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déc 14 14

White God

by Le hobbit

wg_aWhite God, c’est l’histoire déchirante d’un brave toutou et de sa jeune maîtresse, séparés par un destin cruel et … Hey ! Pourquoi vous levez-vous tous, et où allez-vous comme ça ? Pardon ? Votre copine a perdu les eaux ? Vous avez poterie ? Et le monsieur tout au fond ose même prétendre qu’il a un cassoulet sur le feu ? Ta ta ta, on ne me la fait pas à moi, les excuses bidons, je les ai déjà toutes servies. De toute façon les portes sont fermées de l’extérieur et ne se déverrouilleront que lorsque j’aurai dit ce que j’ai à dire, alors vous pouvez aussi bien poser vos culs sur vos chaises et ouvrir grand vos esgourdes. Bien, on s’est calmé ? Alors allons-y.

Je crois que je me suis mal fait comprendre. White God suit bel et bien les pérégrinations d’un cabot, mais oubliez de suite les Beethoven, Incroyable Voyage et autres films canins plein de bons sentiments, le long-métrage du hongrois Kornel Mundruczó est tout sauf une de ces comédies pimpantes et bien-pensantes qui font régulièrement leur retour sur la petite lucarne au moment des fêtes de Nøwël – si, si, c’est comme ça que ça s’écrit en hongrois. Et quand je dit tout, cwg_5e ne sont pas des mots en l’air, car White God bouffe littéralement à toutes les gamelles, si j’ose dire, du drame social intimiste à l’action débridée – quoique sans explosion – en passant par le conte et le slasher movie, sans oublier un léger soupçon d’anticipation à la Mummy. En effet dans la Hongrie de Lili et Hagen – la fillette et son chien – une loi singulière oblige tout possesseur de bâtard à payer une taxe sous peine de se voir délester du-dit clébard par les autorités. Assez peu enclin à passer à la caisse même pour les trois mois durant lesquels il va garder sa fille, le père divorcé de Lili décide de faire le choix du cœur … en abandonnant Hagen non loin d’une bretelle d’autoroute.

wg_2On pourrait se dire qu’à vouloir tout faire, le film prend le sérieux risque de faire tout mal, ou à tout le moins de se transformer en patchwork indigeste et indécis. De fait, la division du scénario en deux sous-intrigues – l’une suivant Hagen et l’autre sa jeune maîtresse – se fait clairement au détriment de sa partie humaine, un rien convenue et plombée par une poignée de mécaniques assez peu subtiles doublée d’un regrettable défaut de caractérisation – le père, ogre mal embouché dont le glissement vers la figure paternelle aimante et protectrice est trop radical, ou en tout cas pas assez préparé pour ne pas occasionner un haussement de sourcil. Fort heureusement, le son de cloche est bien différent dès que l’on lorgne du côté de la seconde sous-intrigue, sorte de récit initiatique inversé à la fois audacieux, ludique et ambitieux au cours duquel le chien va découvrir à son corps défendant toute la perversité de la nature humaine. Garantie sans voix off – et c’est heureux – cette partie est d’autant plus impressionnante du point de vue de la mise en scène qu’elle reste sage sur l’utilisation du très artificiel champ contrechamp, lui préférant quand wg_3c’est possible le plan fixe et le travelling, quand ce n’est pas le plan large, sans pour autant donner le sentiment de virer à la succession de numéros de cirque. C’est également ici que le polymorphisme du film donne sa pleine mesure, passant d’une course-poursuite avec la fourrière à un combat dans l’arène digne de Spartacus – et par ailleurs si troublant de réalisme qu’il nous ferait presque douter de l’habituel « Aucun animal n’a été blessé durant le tournage de ce film » apparaissant à la fin du générique – pour finir sur des scènes superbement apocalyptiques au milieu d’un Bucarest vide de présence humaine, sans que jamais le passage d’un registre à un autre ne paraisse violemment incongru.

Un anthropomorphisme dramaturgique – le chien incarne des rôles habituellement réservés à l’homme : fugitif, prisonnier ou vengeur – qui fait écho à la portée métaphorique du film. Difficile en effet de ne pas voir en ce mépris des bâtards, chiens de race non pure, qui constitue la base scénaristique de l’œuvre une référence à peine voilée au rejet de la différence et à la radicalisation wg_4galopante qui gangrènent notre propre société humaine. Au-delà de l’analogie, le long-métrage dénonce aussi de façon plus directe la précarité de la condition canine au sein d’un système qui ne voit en lui qu’un objet, au mieux, et un outil, au pire. En domestiquant le chien, l’homme a prétendu le priver de sa sauvagerie primordiale, et il s’est étonné de le voir se transformer en parasite charognard en réponse à l’abandon. L’insurrection spectaculaire qui constitue le climax du film marque la volonté du réalisateur de rappeler que le chien est un animal qui lutte pour sa survie avec tout autant de légitimité que l’espèce humaine. L’idée n’est pas de s’élever contre le principe de domestication mais de souligner que c’est avant tout un contrat à double sens qui implique un investissement et de lourdes responsabilités aussi bien de la part du chien que de celle du « maître ».

White God est un film atypique, touche à tout dans son langage dramaturgique et grisant dans cette atmosphère profondément onirique qu’il installe petit à petit et qui ne fait que gagner en puissance à mesure que défilent les scènes. La double confrontation opposant d’une part Lili à un monde d’adultes qui ne partage pas son sens des priorités, et d’autre part Hagen au système humain qui entend le broyer, développe parallèlement une tension qui s’accumule comme la vapeur à l’intérieur d’une cocotte minute pour exploser dans une dernière partie à la fois dantesque, surréaliste et libératrice où les bourreau finissent enfin par récolter tout ce qu’ils ont semé. Un puissant manifeste pour les droits du chien qui se clôt sur un plan proprement superbe qui restera à n’en point douter longtemps dans les mémoires.

oct 22 14

Refroidis

by Le hobbit

raLa dernière fois que j’ai vu des « å » et des « ø » au cinéma, c’était devant le très nordique  et orig(i)nal – hu hu hu – générique d’ouverture de Sacré Graal, au milieu d’un parterre de fans de la première heure qui l’avaient sans doute vu au moins vingt fois et rigolaient à chaque absurdité par anticipation tout autant que par réaction. Si l’on oublie les lettres vikings, les premières minutes de Refroidis esquissent la silhouette d’un objet cinématographique a priori bien différent de la géniale parodie burlesque des Monthy Python et pourtant, en matière d’absurde, le film du norvégien Hans Petter Moland se défend plutôt bien. Il met simplement un point d’honneur à prendre son temps.

Nils Dickman, pilote de chasse-neige fraichement promu au rang de citoyen de l’année, apprend la mort de son fils des suites d’une overdose. Sceptique, le père s’obstine à penser que son gosse ne se droguait pas, et l’apparition salvatrice d’un collègue du défunt, la figure tuméfiée et les yeux voilés par la peur, finit par lui donner raison. r4C’est bien la drogue qui a tué son rejeton mais quelqu’un était là pour l’aider à se planter l’aiguille dans le bras, et ce quelqu’un, Nils a dans l’idée de l’inscrire à son tour dans le livre des morts. Sujet battu, rebattu et re-rebattu au travers du prisme de tous les médias narratifs existants, la vengeance est un de ces motifs emblématiques et fondateurs que les conteurs de tout poils et de tout temps ne se lasseront probablement jamais de broder, au même titre que l’amour, l’apprentissage de la vie et le sauvetage du monde – ou vice versa. Pourtant, placé aux côtés de l’amant, du disciple et du sauveur, archétypes évolutifs et lumineux par excellence, le vengeur fait figure de vilain petit canard. C’est un personnage solitaire et statique, hanté par une obsession, qui acquiert une forme de toute-puissance – que l’on ne qualifierait pas à tord de divine – dont il ne pourra très paradoxalement jamais jouir car elle implique la perte irrémédiable de son libre arbitre.r2 En outrepassant la justice des hommes le vengeur s’écarte de sa propre humanité, il devient un outil, le bras armé de la Providence dont la force ne se mesure plus à l’aune de l’intellect ou de la masse musculaire mais à celle de la légitimité de sa vendetta. Partant de là tout devient possible, un pilote de chasse-neige sans histoire peut tout à fait se révéler capable de dessouder à la chaîne une armée de malfrats pour peu que ces derniers aient assassiné son fils de façon parfaitement gratuite.

Je le mentionnais plus haut, Refroidis ne commence pas vraiment sur les chapeaux de roue. Accompagnés par une mélodie suave évoquant les vastes plaines de l’ouest américain, les premiers plans traînent en longueur.r3 Ils laissent le temps au spectateur de s’imprégner du cadre, d’embrasser la pureté de ce paysage silencieux calfeutré sous la neige et baignant dans la lumière crépusculaire du nord – j’en profite d’ailleurs pour saluer l’excellent travail effectué sur la photographie – si bien que lorsque la violence pointe le bout de son groin elle paraît d’autant plus absurde et déplacée, comme une trainée de sang sur un parquet ciré. Ce décalage trouve un écho dans le détachement qu’affichent la plupart des personnages à l’endroit de la mort et de l’immoralité, variation très Tarantinienne du gangster badin qui ne fait rien de plus que son job comme un jardinier ferait le sien, et peu importe si ce dernier se borne à assassiner r1des mauvaises herbes là où le premier a du sang sur les mains. Ne nous méprenons pas, Refroidis n’est pas un Pulp Fiction à la norvégienne. Il a son propre rythme, plus posé, une sorte de flegme aérien qui confère un surcroît d’impact aux saillies burlesques tout en laissant assez d’espace au réalisateur pour humaniser ses truands, un peu comme le faisait Kitano dans Sonatine ou Hana-bi - sans toutefois égaler le lyrisme désespéré du réalisateur nippon. Loin d’être irréprochable (1) son scénario parvient néanmoins à gérer assez intelligemment l’enchevêtrement de ses multiples sous-intrigues pour conserver l’attention du spectateur, se permettant de conclure ce pamphlet espiègle à l’encontre de la stupidité du système mafieux sur une image à la fois superbe et délicieusement absurde.

(1) L’identité du protagoniste est assez incertaine et le film part un peu dans tous les sens à mi-parcours.

oct 10 14

Mange tes morts

by Le hobbit

mtm_aJuchés sur une bécane de cross, deux blanc-becs filent à toute berzingue au milieu d’un champs. Tous deux sont tête nue. Le passager, qui se cramponne d’une main au pilote, tient dans la seconde un fusil de chasse. Quelques secondes plus tard, plantés au milieu des mottes de terre, le plus vieux sert à son cadet un laïus un brin naïf sur les dangers inhérents au mal-conduire. Les mots sont simples, percutants, ils foncent tête baissée vers l’essentiel, à l’image d’une mise en scène coup de poing qui dit merde aux fioritures. Après avoir baillé devant le soporifique et très superficiel Saint-Laurent – pourtant adulé par une écrasante majorité de la critique – Mange tes morts était définitivement le coup de fouet qu’il me fallait.

Que sait-on du peuple du voyage qui aille au-delà du cliché populaire ? Voleurs de poules et d’enfants, jeteurs de mauvais œil et chatouilleux de la gâchette, une bien sale réputation pour des gens que l’on côtoie d’aussi loin au quotidien. mtm_1Oh ils ne sont sans doute pas tous sages comme des images, il n’est pas de communauté sans brebis galeuse après tout, mais de là à prétendre que l’ensemble de ses 250000 membres (en France) pratiquent la mendicité agressive, cambriolent des appartements et trafiquent cuivre, fils électriques et câbles téléphonique, il y a un assez grand pas que certains politiques à la grande gueule se permettent de plus en plus de franchir. Derrière cette méfiance se cache un peu de l’habituel mélange de peur, d’ignorance et de fermeture d’esprit à l’origine de la plupart des réactions de rejet irrationnel, comme si un mode de vie faisant fi de notre sacro-sainte sédentarité ne pouvait que constituer une menace. Il est évident que cette façon de vivre en marge ne favorise pas la mixité sociale, tout en pavant la voie aux préjugés. Et à première vue, Mange tes morts contribuerait presque à poser le pavé menant à l’idée reçue. Vol d’essence et de matériaux, chassé-croisé avec la maréchaussée, du pain béni pour les détracteurs d’ADM – pour Avec Domicile Mobile – de tout poil, sauf qu’à aucun moment le réalisateur ne définit le trublion dont il narre les aventures comme un membre représentatif du peuple des itinérants. Bien au contraire, Fred est dès le départ présenté comme un vilain petit canard dont le caractère auto-destructeur et le nihilisme anachronique ne peuvent que perturber le fonctionnement de la communauté.

mtm_2Dans son premier long-métrage, La BM du seigneur, Jean-Charles Hue dressait le portrait sans concession d’un voleur de voiture tentant laborieusement de se ranger après avoir vécu une illumination mystique. Pour son second coup d’essai le cadre ne change pas d’un iota, immersion totale dans la même communauté bigarrée de Yéniches itinérants, pour une distribution composée exclusivement d’acteurs non professionnels qui pourtant crèvent l’écran. Fred, chouraveur de son état et ainé d’une fratrie de trois est de retour d’un séjour de quinze ans derrière les barreaux pour avoir renverser et tuer un piéton lors d’une course-poursuite avec les flics. A peine sorti de son premier repas en famille, l’ancien taulard pas vraiment repenti embarque ses deux frangins et son cousin dans une virée nocturne endiablée, avec un camion bourré de cuivre en ligne de mire. Et le résultat vaut comme qui dirait son pesant de cacahuètes. Avec un budget plus de dix fois inférieur, Hue donne une belle leçon de rythme et de mise en scène à tous ces films d’actions français qui voudraient se la jouer « à l’américaine ». L’arrivée tonitruante de Fred au milieu du camps Yéniche, à grand renfort de dérapages et autres crissements de pneus, amorce une tension qui ne fera que s’amplifier au fil des minutes. mtm_3Ici pas de combats chorégraphiés, pas de carambolages, d’explosions ou d’effets spéciaux m’as-tu-vu, les courses-poursuites sont filmées la plupart du temps depuis l’intérieur de l’Alpina de Fred ou sur son capot, quitte à sacrifier le spectaculaire pour accentuer l’empathie du spectateur envers le quatuor de têtes brûlées. Tandis que la caméra virevolte au sein de l’habitacle, braquant qui un rétroviseur, qui un visage figé dans un rictus de concentration rageuse, les vrombissements du moteur, les bruits secs de la boite de vitesse et les imprécations furieuses ricochant contre les vitres achèvent de nous coller au fond de notre siège. Mais c’est principalement grâce au caractère volcanique de ses personnages que le film parvient à maintenir la pression. Capables de passer de l’embrassade pleine de guimauve à l’invective brutale et de la culpabilisation manipulatrice à la chaleur fraternelle en trois quarts de seconde montre en main, ces quatre gaillards comportent tous une forme d’ambivalence qui les éloigne des stéréotypes, du malabar trapu et bonhomme, volontiers prêchi-prêcha, qui accompagne ses cousins dans une virée qu’il désapprouve autant qu’elle l’enivre, au benjamin balançant entre l’éthique déontologique de la foi religieuse et la vision anarchique et très darwinienne qu’a son frère de l’existence. Fred. Par sa seule présence, ce colosse magnétique qui camoufle ses blessures sous un écran de rage bouillonnante entraîne tout dans son sillage, personnages et récit. Suscitant chez ses cadets un étrange mélange de fascination, de crainte et de mtm_4respect, cette imposante barrique avec deux fusils bleus ciel en guise de mirettes et une impressionnante paire de battoirs à la place des paluches les embringue dans un improbable road-trip nocturne à quatre dans une bagnole, entre sautes d’humeur et courses-poursuites, tours et détours à fond les ballons sur l’asphalte. Sur ces terres intermédiaires, à cheval entre métropole et cambrousse, parmi les feux éphémères des voitures et sous la clarté morte baignant les parkings des zones industrielles, comme autant de futiles oasis cernés par l’immensité désertique de l’obscurité, Jean-Charles Hue esquisse un univers atypique et déconcertant en marge de notre sphère de perception, où la banalité s’auréole d’un soupçon de mystère.

sept 23 14

Lone Survivor

by Le hobbit

aitd_2Vous souvenez-vous de ces jeux qui nous faisaient frissonner à l’époque où le média venait tout juste de commencer son fabuleux naufrage dans la 3D ? Des Survival Horror, qu’on les appelait. Ah, c’est qu’on en a souillé des pantalons sur Alone in the Dark, Resident Evil, Silent Hill, Clock Tower et consort, le summum de l’angoisse, du gore et du psychologiquement malsain, et ce gameplay mes aïeux, ce gameplay… Aujourd’hui, d’aucuns lui colleraient des qualificatifs aussi peu élogieux qu’archaïque ou anémique, n’empêche que ce bon vieux briscard avait en quelque sorte le génie de mettre à contribution à la fois ses qualités et ses défauts pour nous mitonner une tension aux petits oignons. La rareté des munitions et la relative fragilité de l’avatar mettaient l’accent sur l’esquive, la discrétion ou l’astuce plutôt que sur la force brute,  et se liguaient avec la raideur des déplacements et les angles de caméra pré-calculés pour arracher au joueur de petits cris de terreur et allumer dans ses yeux de bête traquée la fiévreuse lueur de la peur. Au delà des images et des sons, au delà des lieux macabres et délabrés, et de ces choses informes qui se jetaient sur nous poussées par je ne sais quelle fringale vengeresse, ces limitations constituaient un moyen artificiel mais néanmoins tout à fait efficace d’accentuer le sentiment de vulnérabilité. La vulnérabilité, cette sensation de ne pas être suffisamment armé – au propre comme au figuré – et préparé pour faire face aux épreuves qui se profilent devant nous, c’est là-dedans que réside toute l’essence du genre.

Le dégoût, le sordide, s’ils accompagnent parfois la peur, n’en sont nullement le moteur. L’élément déclencheur de l’horreur oppressive est moins tangible, il se cache dans ce que l’on ne voit pas, et plus généralement ce que l’on ne maîtrise pas. Les zombis des premiers Resident Evil n’ont pas marqué par leur aspect repoussant de carcasses pourrissantes mais parce qu’ils pouvaient surgir n’importe où et n’importe quand, même dans une pièce déjà visitée. De même pour les monstres difformes de Silent Hill, c’était le fait d’entendre la menace à l’avance sans pouvoir l’identifier ni la situer précisément (1) SHqui nous foutait les foies.  C’est pour cela que le tournant initié par Resident Evil 4 en 2005 ne constitue pas à mon sens une modernisation du Survival Horror mais bien au contraire un changement de trajectoire pur et simple, comme si la série avait laisser les sueurs froides à Racoon City pour ne plus susciter que des poussées d’adrénaline. Coïncidence ou pas, le déclin de la série phare de Capcom initia une longue période de vaches maigres pour les amateurs de frissons, lesquels survécurent comme ils purent en se reconvertissant dans l’Urbex nocturne ou en créant le concept de Zombi Walk. Toutefois, après avoir dangereusement flirté avec la désuétude, le genre semble depuis quelques années renaître de ses cendres avec des productions indépendantes – Amnesia, Outlast, Slender – et même AAA, très bientôt – The Evil Within, Alien : Isolation – qui tentent de négocier le virage de la prise en main sans pour autant tapiner du côté des Third Person Shooters. Amis du malaise et de la panique, les affaires reprennent !

Allons, courage les enfants ! Plus qu’une phrase et vous comprendrez enfin pourquoi je vous dis tout ça, une toute petite phrase de rien du tout qui pourtant s’étire, s’étire au gré des noms, des articles et des verbes, d’une proposition à l’autre, d’une énumération à l’autre, les lettres s’enchaînent et se déchainent tel un poisseux magma de pixels noirs dont il n’est permis d’émerger qu’à l’occasion d’une virgule, bulle d’oxygène bienvenue, sacro-sainte pulsation du langage et tocsin funèbre annonçant le ; point virgule, comment ça le point virgule, ah non, je m’insurge, je m’outre et je proteste, avec ce salopard, on n’est pas près d’aller au plumard ; et voilà qu’il repart, diantre mais que m’arrive-t-il, vais-je finir mes jours ici, coincé à jamais dans cette suite sans saveur de mots tueurs, Proust, enfoiré, pourquoi t’échines-tu à me posséder !

Bien, bien, bien…

Lone Survivor est, vous l’aurez deviné sans peine, l’un de ces nouveaux ambassadeurs de la flippe (2)  que j’évoquais avant de sombrer momentanément dans la déraison. Une petite merveille signée Jasper Byrne qui, après un hommage LS1appuyé à Silent Hill 2 (3), entend donner sa propre vision de l’horreur psychologique. Vous voilà donc plongé dans la couenne placide et flegmatique d’un énième protagoniste amputé du sobriquet – appelons le Bob – lequel vous apprend en quelques phrases liminaires et lapidaires qu’une catastrophe indéterminée s’est abattu sur l’humanité. A l’extérieur, tout n’est que ruines et abandon et des monstres difformes rôdent au milieu des gravats. Cloitré dans son appartement, Bob serait bien incapable de dire depuis combien de temps il végète mais ses vivres s’amenuisent. L’occasion de sauter le pas, d’oser ce qu’il n’a pas osé jusqu’à présent. Faire face au monde extérieur. Pour ce qu’il en sait, Bob pourrait très bien être le dernier survivant. Un survivant solitaire. Quoi qu’il en soit, cela ne rime à rien de nier la réalité ad vitam eternam. Et quitte à mourir, autant se démener pour ne pas mourir seul… Sobriété, concision, efficacité, en cinq petites minutes l’atmosphère est plantée. Tout est dans le titre. Vous êtes seul, et vous devez survivre.

Les quelques captures d’écran qui égayent ce pavé monotone vous l’affirmeront mieux que moi, Lone Survivor n’a pas prétention a être le dernier Crysis. Et oui, la haute résolution peut bien aller se faire foutre un œuf, ici, ce qu’on aime, c’est le gros pixel qui tâche, celui qui expose fièrement au tout venant ses atours quadratiques et vous renvoie d’un coup de baguette magique à cette époque bénie où le polyèdre n’existait pas. LS3Une orientation résolument pixel art qui imprégnait déjà la précédente « création » de Byrne mais que l’on retrouve sublimée par une poignée d’artifices visuels qui ne font que renforcer la noirceur de l’ensemble. Les couleurs criardes de Soundless Mountain s’effacent ainsi au profit de teintes plus délavées, plongées dans une pénombre qui ne se dissipe que devant de trop occasionnels et blafards filets de lumière. Pour ne rien gâcher, le facétieux bonhomme s’est également fendu de quelques filtres – bruit blanc, effet de brume, effet pellicule – accentuant insidieusement cette impression diffuse et malsaine d’évoluer au beau milieu d’un cauchemar. Et d’un point de vue musical, le jeu n’est pas en reste. Le ramage se rapporte au plumage, dirait Maître Renard. Au-delà des thèmes puissants qui transpirent la classe ou suintent la nostalgie, Byrne a bourré sa partition de bruitages inquiétants et cradingues, de backgrounds sonores oppressants et LS2de coups de pression saturés lorsque la situation tourne au vinaigre. Hors du sanctuaire que constitue l’appartement du protagoniste, l’impression prégnante et désagréable qu’une chose furtive se tortille dans les coins et recoins sombres des couloirs et des rues ne nous quitte jamais. C’est en grande partie cette ambiance sonore, associée à la narration volontairement décousue, qui génère l’angoisse. Car si la 2D de Lone Survivor n’est pas vilaine, elle demeure tout de même beaucoup moins anxiogène que la 3D truffée d’angles morts de nos bons vieux survival horror. En effet, malgré la faible portée de notre lampe torche et le point de vue très proche de Bob l’avatar, le fait de pouvoir toujours garder un œil sur les deux seules direction d’où peuvent provenir les menaces ne favorise pas franchement le développement de la peur.

Sans doute conscient de ce handicap, Jasper Byrne préfère jouer sur un autre tableau en nous plongeant dans un monde onirico-cauchemardesque (4) – inspiré tout autant du cinéma de David Lynch que de la prose de Lovecraft – qui distille progressivement une sourde et subtile sensation de malaise. Rêve et réalité se mêlent et s’entremêlent jusqu’à ce que toute frontière entre les deux disparaisse, si bien que le joueur finit invariablement par s’interroger sur l’intégrité mentale de son véhicule vidéoludique. Tout cela induit une réticence croissante à poursuivre son chemin – LS4associée au plaisir coupable que l’on prend à se persuader de le faire quand même – non par peur de se faire écharper la margoulette par quelque immonde saloperie au détour d’un couloir, mais parce que chaque pas nous fait l’effet de plonger un peu plus profondément dans l’abîme de la folie. Vous comprenez maintenant pourquoi je mentionnais Lovecraft, pas plus tard qu’il y a quelques lignes. Notez toutefois que Lone Survivor se distingue de l’univers de l’écrivain en cela qu’il ne nourrit aucune obsession pour un quelconque complot métaphysique. Bien au contraire, le jeu comporte une dimension très intimement psychologique qui ne peut que parler directement à tout un chacun. Ce que le protagoniste affronte n’est pas une menace antédiluvienne complètement démesurée mais, si l’on soulève un brin le voile de la métaphore, une épreuve extrêmement commune et néanmoins marquante à laquelle n’importe quel individu peut être amené à faire face au cours de son existence. Ne vous attendez toutefois pas à ce que tout vous soit servi sur un plateau. De même que LS5Braid et peut-être même plus subtilement, Lone Survivor développe un propos protéiforme qui évolue en fonction de la manière dont le joueur interagit avec son environnement, et pour la compréhension duquel il faudra s’impliquer un minimum. Car c’est à partir de cette philosophie de jeu et non de quelques choix faits à des moments précis que se décidera le dénouement de l’aventure, petite merveille allant du tragique au doux-amer et gorgée de cette mélancolie qui accompagne inévitablement tout œuvre effleurant un pan aussi crucial et délicat de la nature humaine. Mais je n’en dirai pas plus. N’y voyez aucune malice, simplement je m’en voudrais de gâcher sottement le plaisir de la découverte au futur joueur que vous ne manquerez pas d’être.

Lone Survivor est une toute petite chose absolument somptueuse, l’œuvre d’un seul homme qui recèle dans sa centaine de méga-octets plus d’intelligence, de sensibilité et de profondeur que tous les triples A de l’année réunis. Au-delà d’une direction artistique qui divisera sans doute les foules – dommage pour les allergiques au pixel art – d’une bande originale rien moins que LS6splendide et d’un univers psychologico-malsain où l’on se perd avec délice, le bougre fait en effet partie de ces rares jeux capables de concilier habilement propos et gameplay, ceux-là même qui constituent à mon sens la quintessence de l’art vidéoludique. Ainsi en est-il de ces mécaniques de jeu faussement secondaires dont on ne réalise l’importance, pour ne pas dire la prépondérance, qu’à la toute fin de l’aventure. Un peu comme si le créateur guidait délibérément le joueur novice vers l’issu la plus négative afin de le pousser à remettre le couvert en adoptant un autre point de vue. Un procédé qui pourrait paraître trivial, voire même légèrement malhonnête, mais c’est en opposant ainsi la réussite à l’échec, et plus précisément en poussant le joueur à réfléchir sur ce qui les induit l’une comme l’autre, que Lone Survivor parvient avec brio à sublimer son sujet.

(1) Et bien sûr, sans pouvoir l’affronter efficacement une fois localisée, avec ces p*%$&£ de contrôles de m!§#% !

(2) Ou générateurs d’incontinence, comme vous préférez.

(3)  Soundless Mountain 2, demake inspiré du célèbre survival horror de Konami.

(4) Ou mieux, oniricauchemardesque, parce que les mots-valises, c’est hype !

juin 3 14

Deux jours, une nuit

by Le hobbit

djun_a« Tu t’es réconcilié avec Marion Cotillard ? »

… fut la première question qu’on me servit lorsqu’au sortir du film je confiai, les larmes aux yeux, tout le bien que je pensais du dernier bijou belge des frères Dardenne (1). Ce qui m’oblige un peu à rétablir la vérité sur le cas Cotillard. S’il est vrai que j’entretenais, et entretiens toujours, à l’encontre de l’étoile montante française une indéniable réserve, celle-ci tient bien moins de l’allergie chronique que d’une certaine incompréhension vis-à-vis du hype dont la dite étoile semble faire l’objet. Je ne conteste pas son talent, pour arriver à ce niveau, il en faut forcément, mais je suis de ceux qui sont passés complètement à côté de la Môme ou des Petits Mouchoirs – encore qu’en ce qui concerne ce dernier, il serait tout à fait mesquin de coller sur son dos toute la responsabilité d’une médiocrité globale – et je ne parle même pas de ses premières prestations, à mon sens assez quelconques, au pays de l’Oncle Sam. Alors voilà, Cotillard, ça va, mais de là à incarner internationalement la crème du cinéma français, il ne faut tout de même rien exagérer.

Maintenant que les choses sont dites, entrons dans le vif du sujet. Si pour la deuxième fois consécutive – et contrairement à ce qu’ils nous avaient habitué jusqu’à présent – le duo belge a fait appel à une actrice renommée pour tenir l’affiche de leur film, l’orientation de leur discours ne change pas d’un iota. djun_5On nage toujours dans la fresque sociale intimiste et ultra-réaliste, au plus proche du quotidien de gens comme vous et moi. Sandra, à peine remise d’une dépression nerveuse, ne retourne au travail que pour apprendre que son poste est sur la sellette. Suite à des difficultés financières, l’entreprise où elle bosse met tous ses employés face à un choix bien pervers : soit ils devront tous renoncer à leur prime de l’année, soit Sandra sera licenciée. Le premier vote penche clairement vers la seconde solution mais Sandra, aidée de deux de ses collègues, obtient la tenue d’un second scrutin. Elle dispose alors d’un week-end pour persuader le reste du groupe de faire une croix sur leur bonus afin qu’elle puisse conserver son emploi.

djun_1Toute la simplicité d’une intrigue qui, malgré la répétition systématique du même et unique motif, parvient à installer un suspense d’une redoutable efficacité. Ce n’est pas tant le décompte de réussites et d’échecs résultant de la succession de face à face qui produit cet effet mais bien plutôt la façon dont ils sont préparés. Dès le départ, la caméra se colle au plus près de la protagoniste et ne la lâche plus. Cette proximité ainsi que l’interprétation à la fois subtile, naturelle et nuancée – à des années lumière de ce qu’elle nous avait servi pour la Môme, pour ne citer que lui – de la miss Cotillard renforcent considérablement le lien empathique entre le spectateur et son personnage. A ses côtés, on vit l’appréhension de la prise de contact avec l’autre, le doute, la honte de quémander le sacrifice d’autrui, tous cela magnifié par les quelques reliquats dépressifs qui continuent à lui trotter dans la tête. Car Sandra n’est ni forte, ni déterminée, à tel point que la véritable question dramatique n’est pas de savoir si elle parviendra ou non à convaincre assez de gens pour sauver son poste, mais si elle réussira jusqu’au bout à se persuader que sdjun_2a démarche est légitime. Un procédé ingénieux qui permet de garder le spectateur en haleine du début à la fin, encore une preuve de la supériorité de l’obstacle interne – le manque de confiance en soi et de détermination de l’héroïne – face à l’obstacle externe – le licenciement – lorsqu’il s’agit de créer du conflit. Influençable et totalement à fleur de peau, Sandra passe de l’espoir au désespoir en un tour de main, selon qu’on lui témoigne mépris ou soutien. Chaque réaction négative – et il y en a quelques unes – la voit se refermer comme une huître et seule l’abnégation et l’optimisme obstinés de son compagnon se placent entre elle et le renoncement ; un soutien indéfectible, malgré le défaitisme et parfois l’agressivité gratuite obtenus en retour, qui résonne comme le plus solide des gages d’amour.

L’idée des frères Dardenne n’est pas de mettre au pilori l’égoïsme de ceux qui refuseraient de se serrer la ceinture pour permettre à un collègue d’éviter le licenciement. Le problème est bien moins manichéen que cela et le film le montre d’ailleurs magistralement. A travers la honte, la lâcheté ou la violence exprimées lorsque Sandra vient leur mettre le nez dans leur merde, c’est le système qui en prend pour son grade, un système qui glorifie le sacro-saint chacun pour soi, qui tend à pervertir la notion de travail au point de la délester de toute espèce de solidarité, au djun_4point même de dresser une barrière infranchissable entre vie professionnelle et vie privée, comme si l’on devenait une toute autre personne en passant du pas de notre porte au seuil de notre lieu de travail. Toutefois, si Deux jours, une nuit est une satire sociale incontestablement réussi, c’est par sa dimension humaine qu’il marque durablement, celle qui fait surgir ça et là, au milieu de l’océan de nombrilisme, quelques rares et délicats îlots de générosité et d’humanisme, comme de brefs élans venus de l’intérieur prouvant que notre espèce n’est pas encore totalement irrécupérable, celle enfin qui consacre l’action et la prise de décision, en opposition à la résignation et à l’attente, comme le chemin le plus direct vers notre propre accomplissement.

(1) Quoi, ça ne vous arrive jamais que des types que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam, ni de Roger ni de Josiane d’ailleurs, vous interrogent sur votre ressenti au sortir des salles obscures, comme si votre avis était forgé dans l’or massif ? Non ? Vraiment jamais ? Allons, pas de panique, moi non plus. Tout cela n’est qu’un effet de manche pour vous faire accroire que je vis ma vanité sans complexe alors qu’en fait, que suis-je sinon un mégalomane qui peine à s’assumer ? Il faudrait peut-être que j’en parle à mon psy…

mai 18 14

Dans la cour

by Le hobbit

dlc_aIl faut se méfier des monstres sacrés, ces types, qu’ils soient acteurs, réalisateurs, écrivains, charcutiers ou tyrans, dont le talent est soi-disant si incontestable que la critique la plus bénigne à leur encontre vous vaut automatiquement de la part des cohortes de leurs admirateurs l’exclamation exaspérée de circonstance, suivi de ce soupir méprisant qui a brisé tant de couples (1). De même que toute certitude, la valeur sûre est un fantasme, tentant car il rassure et dangereux car il bride esprit critique, réflexion et remise en question. C’est un raccourci facile et balisé à souhait, mais qui ne vous conduira jamais que là où ceux qui l’on tracé désirent vous amener. Mouais, c’est bien joli mais pourquoi diable est-ce que je déblatère tout ça, moi ? Ah oui … Catherine Deneuve ! L’égérie de Demy, Truffaut et Téchiné, aussi pimpante en jumelle à Rochefort qu’en vendeuse de parapluie à Cherbourg. N’empêche qu’on ne m’ôtera pas de l’idée que ses derniers rôles lorgnent pour la plupart vers une sorte de minéralité inexpressive – comme s’il convenait de figer le souvenir de la beauté d’antan dans un masque de pierre impassible – envers laquelle le panthéon de la critique française manifeste à mon sens un trop plein d’indulgence.

Cedlc_1 n’était pourtant pas bien compliqué, il suffisait à l’actrice de se pointer dans la cour – tiens, encore une, à croire que c’est une marotte – de Pierre Salvadori pour enfin s’épanouir à nouveau, et faire voler en éclats cette putain de couche de plâtre qui lui maculait le visage depuis une bonne dizaine d’années. Une cour d’immeuble parisien tout ce qu’il y a de plus banale, avec sa loge de concierge, ses boîtes aux lettres et ses plantes en pot à demi desséchées, dans laquelle débarque ce gros ours poilu de Gustave Kervern, a.k.a Antoine, ancien musicien dépressif qui un beau soir a envoyé valdinguer son costume de scène et sa guitare pour pointer au pôle emploi, traînant son abattement chronique de petit boulot en petit boulot jusqu’à dénicher ce qu’il pense être la planque ultime : un poste de gardien d’immeuble. Sauf qu’un immeuble ce n’est pas que du béton, du métal et du bois, c’est aussi la compagnie de zigotos plus ou moins fréquentables qui tentent bon gré mal gré d’y cohabiter. Des types un peu timbrés, normaux quoi, et tout particulièrement Mathilde, jeune retraitée qu’obsède l’énorme fissure qui traverse le mur de son appartement.

dlc_3La comédie, lorsqu’elle se pique de flirter avec des sujets aussi peu engageants que la dépression, est un travail d’équilibriste qu’il ne convient pas de confier au premier paltoquet venu. Pour que l’humour soit salvateur, il faut un sens aigu du décalage, de la remise en perspective, ainsi qu’une certaine empathie pour la fragilité de la condition humaine. Et ça tombe plutôt bien car ces qualités,on les trouve à foison dans la mise en scène et le ton adopté par Salvadori, lequel dépeint avec une sorte de tendresse amusée la vulnérabilité de ses deux protagonistes. Kervern, avec son look habituel de déterré, n’a aucun mal à convaincre dans son rôle de paumé insomniaque et bougon qui ne peut pourtant jamais rien refuser à personne. Quand à la Deneuve, je l’évoquais tantôt, elle gagne tout à bazarder sa figure impassible et son port de cygne pour redescendre à nos côtés fouler la poussière. Toutefois, la modeste grandeur de cette farce douce-amère ne tient pas uniquement dans ce brillant numéro de duettiste. Elle se profile également dans la galerie bigarrée de personnages secondaires, tous plus drôles, attachants et loufoques les uns que les autres, dans les dialogues ciselés au cordeau desquels jaillit de temps à autre quelque propos dlc_2plus profond qu’il n’y paraît, et dans le mélange harmonieux du léger et du grave. Car pas un seul moment la détresse d’Antoine et de Mathilde ne nous sort de la tête. Elle resurgit brusquement dès qu’ils se retrouvent seuls dans leur monde intérieur, détraqué et claustrophobique, comme si se refermaient sur eux les parois de leur propre pensée. La dépression, c’est un peu comme une sorte de prison invisible, impalpable, incompréhensible. Tout est là, à portée, mais on se sent comme incapable de tendre la main. Le quotidien bourdonnant dont le réalisateur conteste – ou alors glorifie – la banalité s’apparente dès lors à une symphonie burlesque de sons discordants, certes, mais également revitalisants et rassurants, une douce musique à laquelle deviendraient sourds les adeptes du repli sur soi. C’est pourtant dans la reconstruction du lien qui les relie au monde que se trouve la clef. Un postulat plutôt logique car après tout, si c’est la solitude qui te flanque dans un trou, pourquoi s’attendre à ce qu’elle t’en sorte ?

(1) A noter que la remarque vaut également pour les chefs-d’œuvre.

avr 27 14

L’Arche et la Tour

by Le hobbit

Ce n’est un scoop pour personne, depuis que le cinéma s’est hissé aux côtés du théâtre en tant qu’art dramatique majeur, la littérature a toujours été pour lui une source d’inspiration substantielle. Partant de là, le livre le plus diffusé au monde (la Bible hein, pas Harry Potter) ne pouvait manquer de compter pléthore d’adaptations plus ou moins glorieuses de chacun de ses épisodes, tandis que parallèlement son statut de recueil mythologique lui valait nécessairement de constituer – au même titre que les mythologies grecque et nordique, entre autres – une source intarissable de métaphores pour les réalisateurs friands de symbolisme. Tenez, ça tombe très bien que vous abordiez le sujet, je souhaitais justement vous toucher deux mots à propos de mes dernières conquêtes cinématographiques, lesquelles sont, je vous le donne en mille … Noé et la Cour de Babel ! C’est tout de même formidable le hasard !

Noé donc, qui permet au personnage biblique éponyme de rejoindre ses petits camarades – Jésus, Samson, David, Marie et j’en passe – aux côtés des sommités religieuses digérées par l’industrie du cinéma. Sans être particulièrement brillant, le dernier film de Darren Aronofsky n’a rien d’une catastrophe (hu hu) ; de fait, le parti pris du réalisateur de ne s’inspirer que librement du mythe original pour développer des thèmes qui lui sont propres, tels que la question de la légitimité hégémonique de l’humanité – et son corollaire, le mépris vis-à-vis du reste de la « création » – ou bien l’aveuglement inhérent au fanatisme, est tout à fait louable. Le vernis héroïc-fantasy, aussi hors sujet soit-il (1) ne se prend pas pour autre chose que du vernis, à savoir une couche superficielle et essentiellement esthétique. Il est vrai qu’avec ses faux airs de série Z outrageusement cheap, l’introduction inquiète un brin mais la plastique du film se révèle finalement plutôt agréable à l’œil, confortée par des effets spéciaux relativement sobres et de bon goût, et le vide rêche des paysages islandais qui confère aux images un archaïsme troublant, comme si Noé et sa famille foulaient le sol d’un monde encore à l’état d’esquisse. Pourtant, si l’allure tient la route, il en va tout autrement en ce qui concerne la structure. Indécis, le film oscille sans relâche entre le symbolisme et un réalisme à outrance un peu vain, considérant le sujet, et oppose l’ambivalence de son protagoniste – un Russell Crowe convaincant dans son inébranlable volonté de réfuter le doute –  au manichéisme exacerbé de certains personnages et situations. Au milieu d’une poignée de scènes spectaculaires, le scénario s’enlise un brin, multipliant artifices et facilités (notamment quelques deus et diabolus ex machina qui ne trompent personne) entachant singulièrement un film pourtant pas foncièrement antipathique.

Bien loin de ces antiques chambardements, la Cour de Babel – documentaire scolaire plein de justesse et d’humanité – installe tranquillement sa caméra dans la classe d’accueil du collège de la Grange aux Belles, dans le dixième arrondissement de Paris. Pendant toute une année, Julie Bertuccelli a suivi Brigitte Cervoni et ses élèves venus des quatre coins du monde, attendant patiemment que tout cette faune bigarrée s’habitue à sa présence et à celle de son objectif pour saisir des instants parfois puissants, parfois précieux. Qu’ils soient Irlandais, Serbes, Brésiliens, Tunisiens, Chinois ou Sénégalais, bien peu ont quitté leur pays de gaieté de cœur, même pour échapper à un sort aussi peu enviable que l’excision ou la persécution. Déboussolés, parfois même meurtris, ils se voient chargés d’une responsabilité qui les dépasse, donner un sens au parcours chaotique de leurs parents en s’accordant la possibilité d’avoir le choix.

Le mythe de Babel relate la punition divine encourue par les hommes qui, pêchant par orgueil, décidèrent d’entamer la construction d’une tour pour rejoindre les cieux. Ni une ni deux, Dieu le père, qui n’apprécie que très modérément les visites inopportunes, surtout le jour du Seigneur, mit un terme à l’affaire en brouillant leur langue afin qu’ils ne se comprennent plus, puis en les dispersant sur toute la surface de la Terre. Bien loin d’être une métaphore de cette légende, le documentaire de Julie Bertuccelli en constituerait plutôt l’antithèse, jusque dans son titre où le terme cour, évoquant un vaste espace horizontal et aéré, favorable au rassemblement, s’oppose au concept de tour, vertical et cloisonnant. Dans la classe de Brigitte, des enfants parlant plus d’une dizaines d’idiomes différents s’appliquent à apprendre une même et unique langue pour se bâtir le plus ambitieux des projets : un futur de femme ou d’homme libre. Presque constamment située hors champs, l’enseignante couve ses étudiants d’une bienveillance paisible et dépourvue du moindre préjugé ; sans jamais s’émouvoir de points de vue parfois extrême, elle les enjoint à réfléchir, à s’expliquer, à communiquer. Ce qu’elle tente d’apprendre à ces enfants à la maturité trop précoce, au travers de débats abordant les sujets les plus casses-gueule, de la religion au racisme, au-delà de l’outil pratique et indispensable que représente la langue, c’est une manière saine d’appréhender d’autres cultures, et sinon la compréhension, du moins l’acceptation de la différence.

A l’opposé des documentaires tape à l’œil à la Michael Moore, la Cour de Babel est une de ces perles simples et sans artifice qui en se contentant de montrer, parviennent à toucher du doigt l’essentiel. Avec légèreté, parfois même avec humour et surtout sans l’ombre d’un discours chauviniste, Julie Bertucceli parvient à dessiner la France sous son profil le plus avantageux, celui d’un pays où le combat pour la liberté n’est pas perdu d’avance.

(1) Mais l’est-il vraiment ? Sans vouloir insulter la foi de quiconque, la Bible reste l’une des sources les plus fameuses de mythes ancestraux, ceux-là même qui constituent la matrice du style héroïco-fantastique.

avr 14 14

Wrong Cops

by Le hobbit

Quentin Dupieux est un type formidable. En quelques années et quatre films déroutants, le drôle d’Oizo s’est forgé une solide réputation de maître de l’absurde. Wrong, un mot que l’on retrouve dans le titre de ses deux derniers films, est sans doute celui qui définit le mieux son style. Que ce soit un pneu meurtrier (Rubber), un bâtiment dont les occupants travaillent constamment sous la pluie (Wrong) ou une société obsédée par la chirurgie esthétique (Steak),  il y a toujours chez Dupieux quelque chose qui ne colle pas, mais que tout le monde semble accepter comme si cela allait de soi.

Vous l’aurez deviné, c’est cette fois à la figure emblématique du flic que s’intéresse le réalisateur. Dans Wrong Cops, les gardiens de la paix sont dénaturés au point de perpétrer sans vergogne tout ce qu’ils sont censés combattre. Vol, enlèvement, violence, harcèlement sexuel, racket, meurtre, intimidation, trafic de drogue, car-jacking ; c’est bien simple, pas une seule fois ils ne s’emploieront à faire ce pour quoi on leur a donné un uniforme. L’idéal de celui (ou celle) qui se met au service du groupe s’incline face à l’égocentrisme, la vénalité, la satisfaction des pulsions et le besoin de reconnaissance, dans un festival humoristique et paroxystique qui s’apparente moins à la critique sociale qu’à un délire abstrait sur la notion « d’outil » de maintient de l’ordre. D’un point de vue psychanalytique, le motif du policier – symbole sociétal du surmoi – laissant les pulsions du ça prendre le dessus fascine car il nous renvoie à l’ambivalence profonde qui caractérise nos propres psychés. A sa façon outrancière et chaotique, Dupieux s’amuse à pousser le concept à l’extrême ; les portraits de flic qu’il croque sont sans doute parmi les plus barrés du répertoire, à commencer par ce salopard bedonnant au cheveu gras qui refourgue de la dope à des gosses dans des cadavres de rats, ou bien ce barbu dégueulasse qui collectionne les photos de seins, volées le flingue sur la tempe. Les acteurs prennent d’ailleurs un plaisir visible à incarner ces pourris stupides et misérables, les premiers utilisant brillamment les travers des seconds pour donner corps à un sens du burlesque qui, chez Dupieux, n’a jamais été aussi efficace.

Assemblage de sketchs atteint du fameux syndrome de Pulp Fiction, le film s’inscrit totalement dans le crédo de son réalisateur : faire du contemporain sans spécialement rechercher du sens dans ce qu’il entreprend. Dépourvue de protagoniste, l’action se dilue en une poignée de sous-intrigues qui se croisent et s’entrecroisent sans afficher de lien – en tout cas scénaristique – les unes avec les autres et pourtant, la sauce prend bel et bien ! Car s’il y a effectivement déstructuration, cette dernière est faite avec assez d’intelligence pour brosser le spectateur dans le sens du poil en faisant passer certains personnages d’une intrigue à une autre et en entretenant un fil rouge artificiel, certes, mais qui confère très paradoxalement une forme de cohérence et d’épaisseur à ce joyeux merdier. Dans cet univers à la fois décalé et constamment excessif, le non-sens ne se borne pas seulement à un parti pris humoristique mais contribue à échafauder une atmosphère insolite et troublante, presque onirique, qui résonnera comme une douce musique cinématographique aux oreilles de celui qui ne craint pas de s’aventurer dans les folles contrées de l’absurde.

mar 20 14

301

by Le hobbit

En toute franchise, je pense avoir des goûts très hétéroclites en termes de cinéma. Du nanard des ténèbres au chef d’œuvre intergalactique en passant par le blockbuster pas subtil, tout peut trouver grâce à mes yeux à condition de se pointer au bon moment et dans les conditions adéquates. Ce n’est pas moi qui vous l’apprendrai, s’élever l’esprit, c’est bien, mais ça demande un minimum d’attention de la part de neurones qui n’y mettent pas toujours du leur, à croire que le cerveau est bourré ras la boite crânienne de jeans-foutre mollassons qui passent leurs journées à jouer au baby-foot en fumant des pilons… De fait, suite à une trop longue exposition à des scénarios de qualité (1), les dits jeans-foutre soupiraient après un congé bien mérité. Il était temps de refaire un tour au joyeux pays de la mort cérébrale, et c’est ainsi le plus naturellement du monde que je me tournai vers 301 (2), suite aussi veine que tardive d’un film qui, en son temps, ne m’avait pas marqué par sa subtilité.

Dès le début, alors que je baguenaudais sans me douter de rien à travers le labyrinthe de couloirs nus et silencieux du cinéma, de fétides effluves commencèrent à me titiller les narines. En chemin, je croisai la route erratique d’une poignée de bougres au visage décomposé clopinant gauchement en direction de la sortie. Toutefois ce n’est qu’une fois arrivé devant la porte de la salle, face à un tableau à peu près aussi navrant que celui du radeau de la méduse – mais sans radeau, et sans océan – que je compris d’où ils sortaient. Entre temps l’effluve s’était faite puanteur. Ne me laissant pas impressionné pour autant, j’enjambai le corps sans vie d’un type ressemblant à s’y méprendre au Joueur du Grenier et pénétrai dans l’antre de la bête. A l’intérieur, de profondes griffures marquaient de toutes parts les parois de moquette capitonnées et certains sièges avaient été saccagés. Entre les rangées gisaient ça et là des cadavres exsangues, les poignets cisaillés et la figure figée dans un masque de répulsion. A ce moment, j’avoue bien piteusement que je n’en menais pas large. Pour tout dire, je commençais sérieusement à me sentir tel un Persée d’opérette qui, au beau milieu de l’antre de Méduse, s’apercevrait qu’il a oublié son bouclier miroir. C’est alors que je parvins enfin à mettre un nom sur l’ignoble fragrance. Aucun doute possible, ça sentait bel et bien l’arnaque.

300 racontait, au ralenti et en sépia, la lutte héroïque et vouée à l’échec de l’amicale des mannequins des trois suisses – rubrique sous-vêtements – face à une armée de chats persans trois cent fois plus nombreuse. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, 301 n’en constitue ni la suite, ni le prequel, parce que non madame, ça serait trop banal. Bien plus inspirés que le commun de leurs confrère, les scénaristes ont eu la riche idée de nous pondre une intrigue se déroulant à la fois avant, pendant et après celle de son prédécesseur (3), et quand je dis intrigue, c’est vraiment, mais alors vraiment pour être sympa car s’il y a bien une chose que le film ne fait pas, c’est intriguer qui ou quoi que ce soit. En plus de se demander ce qu’il fout là, l’infortuné spectateur – qui l’a tout de même bien cherché – sera bien plus occupé à se fabriquer un canif avec une vieille boite de pop-corn pour se tailler les veines au plus vite. Plus sérieusement, huit ans après un film qui, s’il ne brillait pas par son bon goût, avait au moins le mérite de proposer une esthétique originale, aussi bien dans la photographie que dans la mise en scène, 301 ne change pas la recette d’une virgule. Le problème, c’est que les ralentis poseur et la violence gratuite, on a eu le temps de s’y habituer depuis, voire de s’en lasser, assez en tout cas pour que ce spin-off du pauvre ait pour les yeux autant d’impact qu’un pétard mouillé pour les oreilles.

Faire aussi pire, c’est déjà pas si mal, mais si vous pensez que Noah Murro s’est arrêté là, vous vous fourrez le doigt dans l’œil. Tel un véritable pionnier des temps modernes, l’homme a pris son courage à deux mains et, serrant bien entre ses petits doigts potelés le vieux glaive rouillé et le bouclier en peau de vachon de son grand-père chasseur de dindons, il s’enfonça sans sourciller dans les abîmes de la médiocrité. Peut-être considériez-vous que 300 était un tissu d’incohérences ? C’est bien simple, s’il existait un métal incarnant toute la substantifique moelle de l’invraisemblance, 301 serrait forgé dedans. Du début à la fin, le film s’entête à conforter son statut d’injure à l’intelligence humaine (4). Je ne suis pas expert en matière de stratégie militaire mais selon moi, un général assez brillant pour mener une armée de plusieurs dizaines de milliers d’hommes devrait avoir à cœur de rester bien à l’abri derrière le bouclier de ses troupes pour éviter d’être pris pour cible ou, à tout le moins, s’il voulait donner du cœur  à l’ouvrage à ses soldats, il se jetterait dans la bataille avec eux en pensant au préalable à mettre son armure. Et bien non, dans le joyeux pays de la mort cérébrale, le général, il se plante comme une fleur et en chemisette sur le pont d’un bateau situé pile à portée de flèche de la rive, avec quelques éclaireurs maladifs devant et les 99.9% restant de son armée derrière. Oh et puis bon, au diable l’avarice, pourquoi ne pas aller jusqu’à tourner le dos à l’ennemi, juste pour rigoler. Avec autant de précautions, ce serait vraiment jouer de malchance que de se prendre une flèche dans le buffet…

Le film a commencé depuis à peine trois minutes et ceci n’est que le début d’une liste plus longue et nocive pour le parquet que les dents de Jean-François Copé. Et notez que je ne mets même pas dedans les entorses à l’Histoire ou aux lois de la physique, sur lesquelles il serait bien mesquin de s’arrêter dans un film pareil. Non, l’équipe de charlots responsable de ce petit bijou cinématomerdique n’a besoin de personne pour se tirer une balle dans le pied toute seule comme une grande avec son propre scénario, allant même jusqu’à contredire ce dernier par l’image, d’une scène à l’autre. Si encore les fiers guerriers grecs étaient présentés comme des héros mythiques à la force surhumaine, peut-être pourrait on croire qu’ils fussent capable de faire fuir une centaine de galions avec vingt coques de noix, mais non, le protagoniste (5) nous le répète tant et plus, ce ne sont que des paysans. Oui, tout à fait, des paysans, avec leur carrure de statue grecque, leur torse glabre et huileux et leur efficacité au combat. Et je ne mentionnerai même pas l’abracadabrant deus ex machina final, qui accompli tout de même l’exploit de rendre vain tout ce qui a précédé.

Incohérent jusqu’au trognon, dépassé, pas impressionnant pour un sou, du moins au-delà de sa photographie, et incapable de nous faire ressentir là moindre empathie envers ses personnages (méchants comme gentils) ni le moindre intérêt pour son intrigue, 301 est un film creux dont les scènes ne sont pas pensées pour faire partie d’un tout homogène et qui pourrait presque prétendre au titre de nanard, sauf qu’il n’est même pas assez moche pour qu’on en rigole – il n’y a d’ailleurs pas le moindre pet d’humour, le film se prends au sérieux du début à la fin. Pour finir sur une image évocatrice, 301 est un peu à l’image d’un étron. Long, chiant (voire chié) et à son contact, bien aguerri sera celui qui pourra s’empêcher de froncer les narines.

(1) Courrez voir Only Lovers Left Alive tant qu’il est encore temps, ne faites pas l’impasse sur The Grand Budapest Hotel ou savourez Diplomatie, mais évitez comme la peste le résidu de chasse d’eau évoqué dans cet article. Sincèrement, il n’y a aucune raison de vous infliger ça…

(2) Dont le véritable titre est 300 : La Naissance d’un Empire, mais comme ça n’a strictement rien à voir avec ce qui se passe dans le film, ils peuvent bien aller se faire voir chez les grecs.

(3) Mais pas dans une autre dimension, c’est toujours ça de pris.

(4) A tel point que mon confrère l’Odieux Connard devrait à mon avis s’épargner la critique de ce sinistre navet. Connaissant son pointillisme à outrance, il risquerait de nous faire une syncope.

(5) A la noix lui aussi, avec une caractérisation digne d’un hanneton, et ce serait une insulte pour le coléoptère. Sérieusement, le type n’a aucun être cher à défendre, pas la moindre étincelle de désir personnel et encore moins de défaut tragique. Il se contente de défendre bêtement et sans la comprendre une notion (la liberté) qui n’est pas esquissée l’ombre d’une seconde dans le long-métrage.

mar 6 14

Only Lovers Left Alive

by Le hobbit

Dans un manoir décrépit de la banlieue de Boston, sur un vieux canapé fatigué émergeant tant bien que mal d’un foutoir d’instruments, de vinyles et de matériel hi-fi, repose lascivement un homme au torse nu, brun, le teint cireux et la chevelure en bataille. A des milliers de kilomètres, dans un appartement niché au cœur du labyrinthe des rues de Tanger, une femme vêtue de bleu, la peau blanche comme l’ivoire, est allongée sur son lit au milieu de ses livres. Adam et Eve arpentent le monde depuis des siècles, fuient la lumière du soleil et se nourrissent de sang. Partant de là, je ne vous ferai pas l’affront de préciser à quelle espèce de prédateur nocturne ils appartiennent. Pour autant, les suceurs de sang de Jim Jarmusch n’ont pas grand chose à voir avec leurs cousins du cinéma et de la littérature. A des lieues du Dracula maléfique – au sens chrétien du terme – de Bram Stoker, des adolescents niaiseux de Twighlight ou des intrigants de la Mascarade, le couple antédiluvien d’Only Lovers Left Alive se rapproche beaucoup plus des héros sombres et tourmentés des romans d’Anne Rice, avec en commun cette même vulnérabilité face aux transformations sociétales induits par le « progrès ». Profondément dégoûté par le chemin que suit l’humanité, par son aveuglement et l’auto-mutilation de son potentiel, le romantique Adam – celui qui se soucie – se repose sur sa compagne – celle qui ressent – pour garder les pieds sur terre, et ramener son regard à l’endroit et l’instant précis où ils sont plantés.

Suite à Broken Flowers, d’aucuns prétendirent que Jim Jarmusch avait bazardé sa casquette de réalisateur indé pour se tourner vers le mainstream. Allez savoir pourquoi le bonhomme s’en offusqua et, tout dressé sur ses ergots, répliqua avec The Limits of Control, sorte de trip abscons et hallucinatoire qui laissa plus d’un spectateur sur le carreau. Quatre ans plus tard, la blessure à la fierté guérie, JJ – non pas celui Star Trek – nous revient avec un long-métrage tout aussi nocturne mais plus accessible, ce qui n’empêche pas cet Only Lovers Left Alive d’être un objet cinématographique tout à fait singulier. Singulièrement beau, pour commencer. On peut dire ce qu’on veut du père Jarmusch, il y a dans sa manière de filmer la nuit, ces quelques heures où le temps semble retenir son souffle, une langueur envoûtante, que l’on percevait déjà dans Ghost Dog et qui donne ici sa pleine mesure. Dans Detroit, siège désormais déclinant de l’industrie automobile, celle-là même qui contribua à bâtir la puissance économique américaine, les routes vides et les bâtiments en ruine esquissent le visage exsangue d’une ville mort-vivante, dont les entrailles délétères peuvent engloutir n’importe qui jusqu’à l’oubli. A Tanger, d’inquiétantes silhouettes hantent ruelles et allées, prétendant avec insistance pouvoir fournir au passant tout ce dont il pourrait avoir besoin. Les lumières sont blafardes, l’obscurité omniprésente et pourtant, la nuit ne revêt pas la chape d’oppression qu’on lui prête habituellement ; au contraire elle apparaît comme un sanctuaire, un lieu en marge du temps, quoique faussement à l’abri des effets de sa course.

Une ambiance visuelle ensorcelante soutenue – pour ne rien changer – par une bande originale absolument irréprochable, sorte de trip néo-rock minimaliste envahi de sonorités qui orientales, qui médiévales, pour un mariage extrêmement sensuel entre passé et modernité. Mélangées aux plaintes saturées de la guitare électrique et au grondement sourd de la basse, les trilles mélancoliques du luth et du oud confèrent au tout l’empreinte d’une nostalgie profonde envers un monde qui, pour se renouveler en permanence, n’en cesse pas moins jamais de disparaître.

De ce mélange de sonorités euphorisantes et d’images feutrées résulte une atmosphère pleine de grâce et de sérénité qui trouve un écho dans l’extrême sobriété dramatique du film. Car soyons honnête, sur les deux heures et quelques que dure le long-métrage, il ne se passe pas grand chose. Longuement préparé durant un premier acte qui prend ses aises – près d’une heure et demi tout de même - l’incident déclencheur arrive bien tard, pour une action qui s’achève à peine commencée avec un climax aussi nonchalant et peu conflictuel que le reste, comme si tout ceci n’était qu’un prétexte pour installer une ambiance, développer un discours. Et le pire, c’est que ça fonctionne. L’ossature dramatique du film a beau être infinitésimale, elle n’en est pas moins là et parvient à retenir suffisamment l’attention du spectateur pour lui permettre d’apprécier à leur juste valeur le charme et la volupté de sa mise en scène.

Tilda Swinton, aussi énigmatique que de coutume et Tom Hiddleston, bien plus à son avantage ici que sous les cornes d’un dieu nordique honteusement dénaturé (1), évoluent dans cette nuit perpétuelle avec une élégance sépulcrale. A la fois purs et doctes, attachés l’un à l’autre par la malédiction qui les éloigne d’un monde qu’ils ne comprennent plus, et qui ne peut plus les comprendre, ils apparaissent tels les deux hémisphères d’une même tête pensante. C’est ce qui fait toute la force de cette romance antédiluvienne. L’un gamberge, l’autre ressent et s’inspire, mais il est clair que l’un ne pourrait exister sans l’autre, et que l’autre ne pourrait exister sans l’un.

Au travers de ces deux immortels impavides et philosophes, Jarmusch véhicule sa propre vision, pessimiste et résignée, d’une humanité frappée d’un défaut tragique fatal : le manque de recul, et consacre le génie artistique et le sentiment amoureux comme étant les seuls concepts humains dignes de passer à la postérité. Et s’il y a sans conteste de sa part une certaine forme de suffisance (2) à se poser ainsi en donneur de leçons, cette dernière est en partie désamorcée par un humour flegmatique et désabusé permettant à cet OCNI esthétiquement parfait, et ce malgré l’absence d’intrigue, de ne pas renier sa part d’humanité.

(1) cf. Thor et Avengers

(2) D’aucuns parleront plutôt de dandysme, exacerbé par une poignée de références clinquantes et m’as-tu-vu amenées à la truelle, et dont on se serait bien passé tant elles contrastent avec le raffinement du reste du film.