Skip to content
mai 10 13

Sur la route : l’appel du Grand Sud (3ème partie)

by Le hobbit

La visite de Te Papa machin-truc nous pris la matinée complète, le temps de se bourrer le cerveau d’une flopée d’informations plus ou moins utiles qu’il aurait de toute façon déjà oubliées d’ici au lendemain, de faire semblant de s’intéresser à l’art abstrait kiwi et d’en apprendre un peu plus sur le délicat métier de douanier traqueur d’espèces malvenues pour finir par piétiner une carte rétro-éclairée du pays aussi large qu’un terrain de tennis – en nous attardant tout particulièrement sur les environs de Tauranga dans l’espoir aussi vain que revanchard d’essuyer nos semelles sur la gueule d’un ou deux contractor véreux. Mais bref, deux heure de l’après-midi approchant, c’est moins par lassitude que rappelés à l’ordre par notre estomac que nous décidâmes de prendre le large. Car c’est bien connu, s’embellir l’esprit ne remplit pas le ventre, c’est même tout le contraire ! Là-dessus, échouant lamentablement à nous mettre d’accord sur un restaurant capable de satisfaire l’ensemble de nos palais, nous finîmes par nous résoudre à partir chacun de son côté, eux vers leur pizza à cinq dollars et moi vers la crêpe soi-disant bretonne – à cet instant, fou que j’étais, j’y croyais encore – que vantait sans rougir ma grenouille portable. Quelques tours et détours dans Cuba street plus tard, je dénichai enfin la fameuse gargote, moins un véritable restaurant qu’une minuscule cuisine cloîtrée dans une anfractuosité d’immeuble. Pas beaucoup plus grande que la salle de bain de mon ancien studio toulousain – comptez dix mètres carrés, pas plus – avec une rangée de placard de chaque côté laissant tout juste assez de place pour qu’un homme puisse circuler de front, la « crêperie » avait pour toute façade un comptoir de bois peint en jaune faisant également office de porte à l’ensemble. Accoudé avec nonchalance à ce dernier, un grand type mal rasé, des cheveux bruns coupés court surplombant un visage à l’expression ouverte, observait l’air de rien les piétons marteler le trottoir, comme s’il cherchait à deviner quel serait le prochain à se laisser tenter par sa bectance. Quelque chose dans ma démarche ou ma façon de lorgner son échoppe dût lui souffler que j’étais ce gaillard car à peine m’aperçut-il qu’un petit sourire lui retroussa le coin des lèvres. Sans prononcer un mot, il me désigna le menu collé au comptoir et me laissa courtoisement prendre le temps de la réflexion.

« I’ll take the one with cheese, bacon and eggs, please », lui lançai-je avec mon plus bel accent.

L’espace d’une courte seconde, j’eus l’impression que le type sourcillait, mais il n’en acquiesça pas moins. Se retournant vers un large saladier où reposait une pâte brunâtre, il en récolta une pleine louche dont il déversa le contenu sur une plaque de cuisson, puis me rétorqua sans même me jeter un coup d’œil :

« Toi, t’es français où je ne m’y connais pas. »

Français, je l’étais sans l’ombre d’un doute, de même qu’un tantinet vexé de m’être ainsi fait griller dès la première phrase ; on a beau faire tous les efforts possibles, cette saloperie d’accent ne disparaît pas facilement… Pas rancunier pour un sou, je poursuivis la conversation dans le même idiome et de fil en aiguille, nous nous retrouvâmes à papoter de choses et d’autres pendant une bonne heure et demi, assez vite rejoints par un de ses potes marseillais – le cuistot, lui, venait de Nîmes, de quoi représenter à nous trois un échantillon joliment représentatif de la diversité ethnique de la France méridionale. Dégustant tranquillement ma crêpe (1), je les écoutai distraitement évoquer les détails de leur vie citadine, la galère pour trouver un boulot au début, puis la plonge dans les restaurant et la manut’ sur les chantiers, la barrière de la langue et la solitude que l’on peut éprouver lorsqu’on ramène une pelle à notre boss alors qu’il nous demandait un tournevis, et puis aussi les soirées au pub entre expat’. Contrairement à moi qui avait momentanément déserter mon pays par caprice, c’était pour fuir un contexte économique peu reluisant qu’ils avaient survolé la moitié du globe, ce pour constater que la vie n’était pas forcément plus facile aux antipodes. Tout en me dirigeant d’un pas guilleret vers le cinéma où je comptais me savourer The Hobbit après avoir pris congé de mes deux nouveaux amis, je ne pus m’empêcher de cogiter sur ce que j’avais entendu. Avec ma thèse en aéronautique dans la besace et considérant le relatif dynamisme dont bénéficiait encore le secteur, au moins à Toulouse, j’étais après tout loin d’être le moins bien loti de l’hexagone, de quoi rougir de cet abattement qui me tombait parfois sur le coin du râble, la faute à une poignée de soucis dérisoires alors que de pauvres bougres pataugent dans une merde autrement plus fétide.

Tout ceci aurait fort bien pu s’arrêter sur cet instructif entretien accompagné d’une crêpe au rabais si le cosmos n’avait pas tenu à mettre son grain de sel. Avant de nous disperser pour quêter notre pitance, mes amis allemands et moi avions convenu de nous retrouver le soir venu en face de leur auberge, quelques trois cent mètres au nord de cette marina dont je vous touchais mot plus haut. J’y retrouvai donc Tillmann, aussi ponctuel que moi et qui ne tarda pas à trépigner d’impatience devant le retard de son compère. Une paire de textos et une bonne douzaine de soupirs plus tard, il fut décidé de nous réunir plutôt autour de leur voiture afin de rassembler de quoi nourrir ces charmants petits chérubins. Comme moi, ils avaient été contraints de vadrouiller au diable vauvert pour trouver une place potable, aussi Tillmann eut-il tout le loisir de sa plaindre chemin faisant de l’étrange conception de la ponctualité qu’entretenait son ami. Avec son ton de voix traînant, son regard obstinément fixé sur ses doigts de pied et sa façon caractéristique de plisser le front, hausser les pommettes et secouer le chef tout en rouspétant, l’animal avait ce dont de paraître au mieux au trente-sixième dessous et au pire à un niveau de découragement tel qu’à côté, le pauvre diable le plus assoiffé de Somalie aurait paru d’humeur à danser la claquette, positivement ravi de son sort. Tillmann, quoi… Un bon gars mais dont le pessimisme envahissant finissait tôt ou tard par vous attaquer le moral pour peu que vous le laissiez s’exprimer trop longtemps. Aussi fut-ce avec un certain soulagement, au bout d’un bon quart d’heure passé à supporter le bureau des pleurs, que j’aperçus Peter, déjà occupé à farfouiller dans le coffre de sa berline grise. Les laissant vaquer à leurs occupations, j’étais en train de rêvasser à moitié tout en contemplant le ciel s’obscurcir peu à peu lorsqu’une voix familière dans mon dos me fit faire promptement demi-tour. Accoudé sur le rebord d’une fenêtre – son occupation favorite, de toute évidence – les yeux gros comme des soucoupes, un type me fixait depuis la pénombre de sa cuisine – là, ça tient de de la déformation professionnelle – un type que je connaissais. Il me fallu quelques seconde pour me rendre compte que le type en question m’avait interpellé en français, et reconnaître son visage dans la foulée. C’était ce foutu vendeur de crêpes !

Ceux qui me connaissent bien le savent, je ne suis pas tout à fait un fervent partisan de la théorie selon laquelle le Destin, entité métaphysiquement surpuissante, régirait dans l’ombre l’ensemble de nos vies. Je veux croire en l’existence d’un véritable libre arbitre qui me laisserait seul responsable de mes décisions et refuse cette idée qu’une petite salope de marionnettiste puisse s’adonner depuis son perchoir au petit jeu pervers de la manipulation de masse. En tombant nez à nez avec mes potes teutons à East Cape, puis à Tokomaru Bay et enfin ici, à Wellington, je n’avais eu aucun mal à me convaincre que tous ces hasard relevaient d’une simple succession de coïncidences, un enchaînement d’événements improbable mais pas impossible, d’autant qu’en y réfléchissant bien, les itinéraires potentiels d’un backpacker en Nouvelle-Zélande ne sont pas si nombreux. Même à cet instant, alors que toute cette histoire était en passe de devenir franchement louche, je refusai catégoriquement de remettre en question mon point de vue sur la Providence. Mais allez, faisons un petit récapitulatif de ce joli merdier. Premièrement, je rencontre en début de matinée, sans préméditation aucune et pour la troisième fois en une semaine mes amis d’outre Rhin. Deuxièmement, je fais à midi un brin de causette avec un méridional que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam la veille, le tout pour me rendre compte en petit trois, le soir venu, que ces satanés allemands ont réussi l’exploit de garer leur bagnole en pleine banlieue devant la baraque de ce même gaillard, le seul type que je connusse vaguement dans une ville squattée par près de quatre cent mille drôles !

Face à cette situation que Ponson du Terrail lui-même n’aurait pu imaginer, d’aucuns se seraient sans doute senti en état de grâce ; comme si, l’univers reposant en coulisse sur cette machine effroyablement complexe nommée « Destinée », ils venaient pour la première fois d’entendre jouer un de ses secrets mécanismes. Pour ma part, aussi têtu qu’une mule capable de donner des leçon aux pierres, je ne voyais là qu’un chemin parmi d’autres, un chemin certes particulier sans pour autant être l’œuvre d’une puissance supérieure. Toutefois, parce qu’il ne sera pas dit que je suis de ces rabat-joie prêts à tout pour sacrifier l’ensemble des mystères de la vie sur l’autel de leur froide logique, comprenez bien que selon ma vision des choses, tous les chemins n’ont pas la même valeur. Et de fait, touché par la grâce, je l’étais bel et bien, car celui qui se dévoilait devant moi me parut résonner de promesses presque métaphysiques. Sans pour autant lier cette enfilade de coïncidences à une quelconque providence divine, je les considérai comme autant d’indices éclairant une voie qui me serait salutaire, d’une façon ou d’une autre. Qu’il fut parfaitement conscient de la tempête qui me ravageait les neurones ou bien que l’incongruité de la situation le touchât autant que moi, le Nîmois tint mordicus à me noter noir sur blanc l’intégralité des coins de l’île du sud où il m’avait recommandé de fureter lors de notre précédente conversation. De mon côté, les vagues intentions que j’avais alors de suivre ses conseils se muèrent en détermination jubilatoire. Qui savait quelles nouvelles surprises m’attendait un peu plus loin sur cette voie … ?

Quand je repense à tout ça maintenant, je me rends bien compte du caractère déterminant de cette journée vis-à-vis du reste de mon voyage. Sans elle, je n’aurais peut-être pas visité les mêmes endroits ni fait les mêmes expériences et je n’aurais certainement pas fait les mêmes rencontres. Devrais-je le regretter ou devrais-je m’en réjouir ? A bien y réfléchir, l’un comme l’autre serait vide de sens. Car pour valider une décision en regard d’une autre, ne faudrait-il pas être capable d’en comparer les conséquences respectives ? Voici peut-être une autre façon de professer le I don’t mind what happens de mon ami John : choisis selon ta conscience et ton intelligence mais une fois que le choix est fait, ne perds surtout pas ton temps à mesure s’il était bon ou mauvais, contente toi d’apprécier ce qui peut l’être et d’apprendre du reste.

(1) Sans surprise, la parisienne typique et son duo gagnant : une pâte qui aurait fait pâlir d’effroi le moins breton des nantais et une garniture assez épaisse pour assommer un sanglier.

mai 9 13

Sur la route : l’appel du Grand Sud (2ème partie)

by Le hobbit

Après avoir satisfait le hobbit qui est en moi en le conduisant au pied du Mount Doom, j’étais encore bien loin d’avoir tout vu et tout fait dans l’île du nord. Pourtant, une espèce de sentiment d’urgence me tiraillait la cervelle, comme si un aimant m’attirait chaque jour un peu plus vers le Grand Sud. J’avais le désagréable sentiment d’étouffer sur cette île que je squattais depuis presque deux mois et demi et il me fallait changer d’air, passer à autre chose, mettre toutes mes charrues dans le même panier, en clair, tourner la page – cherchez l’erreur. Et puis sans doute mes nouvelles résolutions avaient-elle besoin d’une terre fraîche et meuble pour s’exprimer pleinement. C’est ainsi tout d’une traite que je parcourus les trois cent bornes séparant Tongariro National Park de Wellington, capitale du pays et porte maritime de l’île méridionale. Si conduire n’est pas tout à fait mon activité favorite, il faudrait vraiment que je sois de mauvaise foi, ou trotskiste léniniste, pour ne pas faire l’apologie des routes néo-zélandaises. Ici, les autoroutes n’existent tout simplement pas. Les motorway que l’on trouve aux portes des agglomérations les plus imposantes – une douzaine, je dirais – sont sans doute ce qui s’en rapproche le plus mais elles ne représentent qu’une minuscule goutte d’eau comparées à l’océan de nationales et surtout de petites départementales qui chevauchent les montagnes, soulignent les côtes et tracent de longues cicatrices rectilignes au milieu des plaines. Le voyageur impatient trouvera toujours de quoi pester sur cette foutue limitation absolue de 100 km/h, ainsi que sur les travaux de réaménagement de la chaussée qui sont plus que monnaie courante, autant de défauts qui ne feront ni chaud ni froid à celui qui a tout son temps. J’irais même jusqu’à dire que c’est tout le contraire. Une allure réduite permettra au contemplatif de profiter tranquillement du paysage et ce n’est pas le trafic, léger dans le pire des cas et inexistant la plupart du temps, qui lui mettra des bâtons dans les roues. Je ne compte plus les occasions où j’arrêtai ma voiture sur le bas-côté, warnings enclenchés, pour aller crapahuter dans un champ ou bien m’allonger au milieu de la route à la recherche de l’angle de vue optimal pour prendre ma photo. Rien ne fait tant plaisir au matin que de se caler l’estomac avec une petite cinquantaine de bornes, ici un village encore engourdi de sommeil se réveille peu à peu, certains logis laissant apparaître derrière leurs fenêtres illuminées quelques quidams aux prises avec leur petit-déjeuner, là une nappe de brouillard légère comme le coton vous plonge un instant dans un monochrome gris argenté avant de vous régurgiter au soleil. Ne manque alors plus qu’une ballade folk ou un air de country pour habiller le tout, Eddie Vedder le rebelle vagabond, Johnny Cash le cynique flamboyant, pour se croire le roi de l’univers. Quant à la nuit dont la noirceur avale tout excepté le marquage au sol et les poteaux luminescent le long de la chaussée, tout cela défilant à toute vitesse avec la régularité d’un métronome, la nuit disais-je, je la confiais aux sombres vocalises du Wu Tang, en souvenir du bon vieux Ghost Dog, aux trilles cinéphiles de Wax Tailor ou aux délire électro-planants de la BO de Drive, le plutôt bien nommé.

Mais nous parlions de Wellington… Pour être tout à fait franc, mon premier contact avec la capitale ne fut pas des plus positifs. La matinée était pourtant radieuse et malgré l’étroitesse de l’aire de repos sur laquelle sur laquelle j’avais passé la nuit, si proche de la chaussée que le fréquent passage des poids lourds me faisait l’effet d’un bref ouragan s’amusant avec ma voiture comme si c’était un hochet, mon sommeil avait été tout à fait paisible. Précisons que Wellington se niche à l’extrémité d’une péninsule au relief particulièrement accidenté ; à mesure que l’on s’en approche, les agglomérations se multiplient, se pressant tant bien que mal les unes contre les autres sur un espace habitable relativement réduit où la route se faufile soit à flanc de falaise, soit dans de fines valées encaissées, si bien qu’on a l’impression d’étouffer bien avant d’atteindre le centre-ville. Et puis, une fois dans ses rues bordées d’immeubles, il y a cette effervescence coutumière aux vastes cités, ces centaines de véhicules qui passent et repassent à n’en plus finir dans les rues comme s’ils n’avaient rien de mieux à faire, s’arrêtant avec dépit aux feux, se klaxonnant allègrement les uns les autres pour un oui ou pour un non, et cette masse de gens qui se déverse en flux palpitants sur les trottoirs et dans les magasins, le vacarme cacophonique de toutes ces bouches qui s’ignorent pourtant bien plus souvent qu’elles ne se saluent. Il y avait tout cela à Tauranga et Gisborne mais cela atteignait ici un degré tel qu’il me parut n’avoir pas quitté la campagne depuis qu’Auckland avait disparu dans mon rétroviseur.

Paumé au milieu des gratte-ciel, entouré de cette meute d’automobiliste trépignant sur leurs pédales, ma première tâche fut de trouver un endroit où laisser ma voiture pendant le week-end, et ce ne fut pas chose si facile. Mon auberge ne disposait pas de parking off-street, comme ils disent là-bas, et lorsque je demandai conseil à la préposée à l’accueil, celle-ci me désigna sans m’accorder plus qu’un regard las un plan des alentours dont l’interminable légende résumait autant que possible toute la complexité bordélique du système de stationnement en vigueur dans la capitale. On y devinait des places à durée limitée de 5 à 120 minutes, gratuites ou payantes, beaucoup de places uniquement réservées aux riverains et, en s’éloignant du centre-ville, au milieu des places triangulaires pour tricycles et rondes pour ovnis, quelques rares espaces de pure gratuité ad vitam eternam. Bref, faisant une nouvelle fois montre de cette opiniâtreté toute particulière qui caractérise mon esprit de battant, je farfouillai quelques secondes dans l’immonde capharnaüm infectant ma chambre ambulante pour en extirper le plan de la ville, choisis au hasard un quartier situé à quinze bonnes minutes de marche du centre et y trouvai cinq minutes plus tard et sans avoir à tourner cinquante fois autour du même pâté d’immeubles une place tout à fait convenable.

Ma chambre payée et mon enveloppe physique douchée, récurée, rasée, détartrée, démêlée et désensablée, c’est avec un regard tout neuf que je partis redécouvrir la ville. C’est fou à quel point le fait de savoir où vous allez pieuter le soir peut vous réconcilier avec l’idée d’un petit plongeon dans le bouillonnement urbain. Beaucoup moins éparpillée que sa consœur et néanmoins rivale Auckland, la capitale néo-zélandaise rassemble une bonne majorité de ses centres d’intérêt sur une surface relativement réduite. Au sortir de mon auberge, il me suffisait de crapahuter une poignée de minutes vers le nord pour me retrouver à l’ombre des gigantesques buildings de Lambton, le quartier des affaires, où l’on trouve la plupart des institutions politiques du pays ainsi que l’embarcadère des ferry faisant la liaison avec la seconde île. En cherchant bien, on peut également découvrir entre les orteils des gratte-ciel une sorte de passage secret menant au funiculaire centenaire – quoique modernisé plusieurs fois depuis sa mise en service – conduisant à la ville haute et son jardin botanique tout en verticalité. Un peu plus à l’est, la piétonnière Cuba street étale devant la myriade de chalands qui la piétinent quotidiennement une sélection bariolée de boutiques et cafés pour toutes les bourses et affinités culturelles. Chanteurs, danseurs, jongleurs et mendiants, le spectre complet des activités socioprofessionnelles de la rue en somme, s’y disputent chaque jour les deniers du passant de Karo drive jusqu’au Waterfront, le quartier du front de mer, de loin le plus agréable et aéré. On y circule ou plutôt on y flâne à pied, en rollers ou en voiture à pédales sur de larges allées de pierre donnant tantôt sur de vastes places nues bordées de terrasses, tantôt sur des pontons de bois sur pilotis d’où se jettent à l’occasion les membres décérébrés d’une étrange secte de mecs en caleçon. En commençant l’exploration du quartier par l’ouest, le promeneur découvrira une marina où il fait particulièrement bon traînailler le soir, avec en fond sonore l’incessant clapotis de l’eau, le bruit sourd des coques de bateaux qui s’entrechoquent et la plainte stridente des oiseaux de mer. Puis il déboulera sur une étendue de gazon grande comme un terrain de rugby, où quel que soit le jour et quelle que soit l’heure, on trouve toujours une solution pour tromper son ennui. Le soir de mon arrivée, un pianiste se produisait sous les frondaisons métallique d’un bidule hideux évoquant la fusion contre nature d’un sapin de noël avec une antenne de télévision. Autour de lui se pressaient une foule bigarrée d’auditeurs plus ou moins attentifs, affalés sur des poufs bleus gracieusement fournis pour l’occasion par une célèbre entreprise de télécoms dont je tairai le nom. Et pour qui sait ouvrir l’œil, le spectacle était bien loin de s’arrêter à l’estrade sur laquelle l’instrument était juché. A deux pas de cette dernière, une demi-douzaine de jeunes gens comptabilisant à peine plus de vingt bougies se vautraient sur autant de poufs agglutinés les uns sur les autres, chacun ne faisant mine de s’intéresser à la musique que pour passé ni vu ni connu le bras autour des épaules de son voisin ou de sa voisine. Juste derrière, une gamine du quart de leur âge lassée de cavaler en long, en large, en beuglant et enroulée dans le poncho en laine miteux de sa mère comme un spectre l’est dans son drap blanc, s’adonnait au catch amateur avec un second mioche qui avait eu le malheur de passer à sa portée, le tout devant le regard écœuré de parents ayant depuis belle lurette renoncé à tout semblant de contrôle sur leur progéniture. Pendant ce temps, un couple de hippies profitaient non loin de ce que tout le monde les regardaient pour changer paisiblement la couche souillée de leur moutard tout juste éveillé au monde. Lorsque le soleil disparut derrière les collines, le pianiste abandonna son instrument pour laisser place à une association eco-friendly fonctionnant sur la base d’une idée très simple, et ô combien saine, à savoir réduire en esclavage une armée de collégiens désœuvrés afin de nettoyer le bord des mer des saloperies qui s’y accumulent. Plutôt pas mal fiers de leur coup, les responsables fêtaient ça en distribuant à un prix se mesurant à l’aune de la générosité de chacun d’appétissants sandwichs tapissés d’oignons frits et de morceaux de saucisse – forcément bio – fumants, le tout face à la diffusion en plein air de l’impressionnant documentaire de notre compatriote Jacques Perrin, Océan. De la bonne bouffe bien grasse, du cinéma de qualité et une ambiance bon enfant, tous les ingrédients pour passer un moment agréable en somme, on regrettera simplement le tapage d’incruste du vent en seconde partie de soirée, lequel put se vanter – ha ha – à force de distribuer avec une belle prodigalité ses bourrasques glacées d’avoir fait claquer les dents d’une bonne partie de l’assemblée (1).

Rassasié – voire dégoûté – d’observer ainsi ses semblables s’adonner ) l’art délicat de l’enfilage de perles, le flâneur, s’il a encore du temps devant lui, ne fera pas l’erreur d’ignorer l’étonnant musée Te Papa Tongewera, une centaine de mètres plus loin. Se gardant bien de prétendre à exhaustivité tout en visant l’accessibilité, le musée aborde sur ses cinq étages labyrinthiques une pléthore de sujets – de l’archéologie polynésienne à l’influence britannique sur le pays – aspirant à esquisser un portrait ludique et interactif de la culture néo-zélandaise moderne et de ses origines. C’est en patientant dans son antichambre, quelques minutes avant son ouverture matinale, que je tombai à brûle pourpoints et pour la troisième fois sur mes bons vieux amis Tillmann et Peter, avec ce mélange de résignation joyeuse et de plaisir perplexe qui accompagne chacune de nos retrouvailles. Le fait était devenu tellement récurent que j’avais fini par admettre la chose comme allant de soi, quitte même à m’étonner de ne pas les croiser plus souvent. La fine équipe franco-teutonne avait de nouveau retrouvé sa belle unité ! En avais-je pour autant terminé – au moins pour un moment – avec les coïncidences ? Pas si sûr…

(1) Petite précision, Wellington, surnommée à juste titre Windy Welly, est l’une des cités les plus venteuses de la planète.

mai 9 13

Sur la route : l’appel du Grand Sud (1ère partie)

by Le hobbit

Avant de commencer cette vingt-sixième édition « spéciale antipodes » de Slip et Pyjama, un débat d’idées à quatre heure du matin réunissant comme toujours monsieur Mons, mademoiselle Fougasse (une amie),  le professeur Watson & Watson ainsi que le commissaire Maroilles (1), précisons que les photos qui vous accompagnerons tout au long de votre lecture n’auront pour une fois aucun rapport avec les propos tenus, comme vous vous en rendrez très probablement compte. Quant au pourquoi de l’affaire, il trouve sa source dans le caractère assez difficilement illustrable de ces derniers – majoritairement des états d’âme présentant plus ou moins d’intérêt, contrairement à ce que je promettais dans l’A propos. Afin de ne pas non plus vous infliger un gros pavé indigeste digne des plus belles heures du journal Le Monde – le poids de l’ennui, le choc des paupières – je vous propose, enfin plutôt je vous impose, car ce n’est pas comme si vous aviez tellement le choix, une série de clichés pris alors que je traînais mes guêtres dans Abel Tasman National Park que je ne savais justement pas trop où placer. Comme quoi le hasard fait bien les choses – d’ailleurs, on y reviendra… S’il y avait toutefois des mécontents – il y en a toujours – qu’ils ne se privent pas de me faire part de leurs commentaires désobligeants. Sachez qu’ils seront consciencieusement lus avant de terminer dans la corbeille à côté des spams pornos, des conneries écrites en cyrillique ainsi que des messages totalement mensongers prétendant que mon blog est le plus bel exemple de référencement foireux du Web. Non mais, je fais quand même bien ce que je veux, je suis chez moi oui ou non !?

Un but n’est pas grand chose de plus qu’un prétexte, je l’affirmais tantôt. Mais n’allons pas nous méprendre, il n’est reste pas moins indispensable, et c’est à mes dépends que je l’avais appris au début de mon épopée solitaire. Remuons-nous un tantinet les méninges, allez cousin, prends donc ta tête à deux mains si tu le veux bien. Un bon paquet de mois avant d’arrêter enfin la date de mon départ, alors que la fin de ma putain de thèse n’était pas même une lueur au bout d’un foutu tunnel, je nourrissais déjà à propos de ce voyage la panoplie habituelle de fantasmes qui se plaisent à vampiriser mes pensées lorsque je pense avoir des raisons d’être insatisfait. Et même en laissant de côté les plus abracadabrantesques (2) je me voyais déjà courir les routes et les chemins sans objectif précis sinon celui de dormir le lendemain un peu plus loin que le soir même. D’ailleurs, je crois bien l’avoir déjà écrit. Mais bref, c’est tout aussi naïvement que je me figurais comblé de n’avoir plus d’autre préoccupation au quotidien que le pain et le couchage. La preuve que je n’étais encore qu’un sale gosse… Le fantasme est ce qui émane d’un désir inassouvi qui refuserait de sombrer dans l’oubli, du simple caprice comme voler à l’étalage ou faire des galipettes dans les bois … à plusieurs … pendant une averse de grêle, à la redéfinition complète de son style de vie, tourner le dos à la routine pour embrasser l’inattendu de l’aventure étant l’exemple qui me paraît le plus évident. Le fantasme ou l’imagination au service du dépit et de la résignation, à la fois matrice d’univers parallèle et temple à la gloire du « Et si … ? » Oui, parce que si cette saloperie croît dans le terreau de l’impossible, voire parfois du salement immoral – ce n’est pas Bastien Vivès qui me contredira là-dessus – il est bien plus souvent le rejeton naturel des jumelles maudites, paresse et lâcheté, le fruit bâtard de ce que l’on n’a jamais osé faire. Or, il arrive de temps en temps, par excès de témérité sans doute, que l’on parvienne à se sortir les doigts du derrière pour entreprendre ce que l’on ne pouvait qu’imaginer jusqu’alors. C’est là une bonne chose, si vous m’en croyez – sauf peut-être pour des trucs de ce genre : http://manjari.free.fr/bastblog/fantasme.jpg – mais le courageux n’en court pas moins le risque de se heurter au récif implacable de la réalité qui ne reproduira pas forcément ce que le rêve promettait de sucre et de miel. Me faire vagabond était un fantasme datant des tréfonds de mon adolescence, alors que je ne jurais que par les récits d’aventure dont films, livres et jeux farcissaient mon cerveau juvénile, à tel point qu’il m’arrivait de me demander si ces derniers n’avaient pas tout autant de substance que celui de ma propre existence. De quoi bien se fendre la poire, n’est-ce pas ? Que voulez-vous, chacun fait sa crise d’adolescence comme il l’entend, et quelle meilleure façon de se rebeller contre le système que de l’ignorer superbement pour voguer paisiblement vers des horizons plus séduisants ? Une idée décida alors de s’installer à demeure dans mon jeune inconscient, celle qu’il n’était de bonheur terrestre possible que loin du stress et des responsabilité, dans la douce insouciance d’une vie surfant sur les aléas, ne s’attachant à rien qu’elle ne puisse quitter du jour au lendemain. Et les années avaient eu beau jeu d’éroder cette étrange point de vue – jusqu’à laisser apparaître au grand jour la lâcheté résidant en son cœur – et l’expérience de complexifier tant et si bien l’équation qu’un raisonnement si manichéen ne pouvait espérer y survivre, l’idée était toujours là, puisant dans le doute la force de subsister.

A ce niveau du récit, le lecteur (3) serait tout à fait en droit de se demander, bordel, ce que je veux foutrement insinuer en passant ainsi du coq à l’âne toutes les deux phrases. C’est que mon argumentaire comporte plusieurs niveaux et que j’ai eu la bonne idée de les évoquer dans le désordre. Pour faire court, je nourrissais depuis fort longtemps le fantasme de vivre une vie d’errance, sans but et loin de toute préoccupation sociale, et ce voyage était le moyen de donner vie à ce fantasme. Toutefois, quelques semaines sur les routes avaient suffi à me convaincre qu’à force de ne rien poursuivre, je finirai immanquablement soit par devenir complètement fou, soit par tresser moi-même la corde pour me pendre. Il est de ces contradictions qui n’ont pas la vie molle, qui modèlent votre personnalité depuis si longtemps qu’elles semblent presque aller de soit ; elles font partie des meubles comme d’aucuns diraient. Moi qui me rêvait vagabond, chevalier oisif, rônin insouciant, chantre du chaos et de la désorganisation, c’est tout simplement un autre homme que je rêvais d’être. Pfff, chantre de la désorganisation … moi qui n’aime rien tant que faire les choses dans l’ordre, aussi bien que possible et pour les meilleures raisons, allons donc ! Quant à cette chevalerie d’oisiveté, à d’autres ! encore faudrait-il que je puisse me satisfaire de ne rien faire ne serait-ce qu’une journée ! Ta-ta-ta, s’il est un temps pour l’illusion et pour les masques de carnaval, il en est aussi un pour jeter bas la défroque et accepter la nudité dans ce qu’elle a de franc, dans ce qu’elle a de vrai. Car la Mort jamais ne cesse d’aiguiser son instrument et le moment venu, rien ne saurait faire obstacle à ses froides fauchées. En se heurtant à la réalité le fantasme s’était fait chimère et n’avait pas été bien long à prendre la tangente, mais cela sonnait-il pour autant le glas de mon voyage ? Allais-je rentrer au bercail la queue entre les jambes et le regard sur les orteils avec pour seule excuse une soi-disant inaptitude à l’errance ?

Non.

Non.

Et re-non.

Puisqu’il fallait que je poursuive quelque chose alors je me trouverais une proie, puisqu’il fallait que ce voyage ait un sens alors je le lui insufflerais moi-même à la force des poumons. Je n’eus d’ailleurs pas à chercher bien loin, les ingrédients nécessaires à mon philtre de reconstitution du moral +4 étant d’ores et déjà en ma possession. Un enjoliveur qui avait mystérieusement trouvé sa place au milieu de son paquetage et un carnet de route interactif offert par mes amis du sud-ouest, ajoutez une pincée de poudre de perlimpinpin, une poignée de feuilles de belladone et deux ou trois ailes de chauve-souris vampire, faites bouillir à feu doux toute la durée d’une nuit sans lune sans oublier de mélanger avec entrain et le tour est joué ! Ma mission, si toutefois je l’acceptais, escorter sa majesté l’enjoliveur, alias Willy le Borgne (4), à l’étape ultime du carnet de route, Stewart Island, à l’extrême sur du pays. Le défi était lancé…

Cependant que je ferraillais avec mes démons intérieurs, les jours, comme ils en avaient pris l’habitude depuis la nuit des temps, succédaient aux jours, me voyant petit à petit me familiariser avec ce style de vie nomade et accumuler avec l’expérience quelques petites astuces bien utiles à la baroude tranquille en Nouvelle-Zélande. La plupart concernent l’exercice propre au vagabondage le plus délicat pour le sédentaire lambda, celui de trouver chaque soir un bivouac aussi sûr et discret que possible. Les meilleurs endroits où stopper son moteur et enclencher le mode « chambre à coucher » sont sans conteste les aires des repos. Si elles ne sont pas aussi régulièrement réparties que sur nos autoroutes françaises (5) tout en étant loin de disposer toutes de toilettes et encore moins d’eau potable, elles ont au moins le mérite de fréquenter tous les types de route, sauf peut-être les gravel roads. A défaut, les ponts disposent souvent d’une sorte d’aire de garage à au moins une de leurs extrémités et il n’est pas rare, surtout le long des sinueuses routes de montagne, que le bas-côté s’élargisse suffisamment pour accueillir votre coquille d’escargot sans pour autant que cela constitue un danger. Soyez également attentifs aux rares chemins de terre non privés s’enfonçant dans la pampa, ce sont généralement les solutions les plus discrètes. D’un point de vue légal, s’il suffit théoriquement de se tenir à l’écart des emplacements officiellement allergiques au camping sauvage, c’est un peu plus complexe en pratique. Outre les agglomérations qui ne sont pas les endroits les plus favorables à un sommeil paisible, on a déjà vu pourquoi, certaines zones à haute fréquentation touristique, quand ce n’est certaines régions dans leur intégralité – au hasard, Southland, le pays des empêcheurs de pieuter en rond – assimilent sans réserve les freedom campers à de la vermine semeuse d’ordures ; et le plus triste, c’est qu’ils ont bien trop souvent raison… Dans le premier cas de figure, il suffit de prévoir son coup, ne faire que passer sur les aimants à touristes et installer ses bivouacs là où ils ne s’attroupent pas par packs de douze. Pour le second, inutile de s’affoler outre mesure, tant qu’aucun panneau n’est là pour signaler que vous êtes en effraction, le seul risque que vous courez – du moins selon mon expérience – est de vous voir sommer de débarrasser le plancher par un type en gilet orange généralement affable qui vous prévient comme s’il en était désolé qu’il devra vous aligner un prune de 200$ s’il retombe sur vous au matin. Si cela vous arrive et que vous n’avez pas pour autant envie de vous ruiner en backpacker, camping top ten et autres B&B, les camping du DOC constitueront une alternative bon marché et s’il n’y en a pas à proximité, arrêtez-vous dans une ville de taille moyenne, choisissez de préférence une rue résidentielle et fondez-vous dans la masse. Vous passerez peut-être une nuit agité mais à condition de rouler en voiture en non en van – certains propriétaires de ces maisons à roulettes grillées d’avance ont essayé, ils ont eu des problèmes – vous avez en définitive assez peu de chance de vous faire toper.

L’eau potable est un point tout aussi important. La Nouvelle-Zélande a beau être bien loin d’être un pays assoiffé, les sources d’eau courante n’y sont pas légion partout pour autant. Il est toujours possible de se ravitailler chez l’autochtone – considérant la gentillesse naturelle des locaux, il sera somme toute assez rare de se faire envoyer sur les roses – et bon nombre de campings et comptoirs du DOC disposent d’un robinet d’eau potable mais il n’empêche que l’acquisition d’un bidon d’au moins une dizaine de litres ne sera pas un luxe pour être un minimum autonome. Rappelons également l’ordre de préférence des chaînes desupermarché : Pak’n’saveCountdownNew WorldFreshchoice → épiceries 4 Square / On the Spot. La vie n’est pas donnée chez les kiwis, surtout au sud, alors autant ménager sa tirelire, même si on a pas toujours le choix. Enfin pour ce qui est d’occuper son temps, le réseau d’i-sites est assez dense et bien foutu pour ne laisser personne sur le carreau. L’amateur de randonnée se tournera quant à lui plus volontiers vers les comptoirs du DOC. Ces derniers mettent à la disposition du public un large éventail de brochures détaillant tout un tas d’itinéraires – quoique jamais assez – de niveau varié. La plupart son payantes – même celles imprimées en mode économie noir et blanc au format A4 – à des prix dérisoires, certes, mais le randonneur chevronné en aura vite assez de distribuer à tout va sa monnaie pour quelques pauvres paragraphes explicatifs et parfois une carte moisie. Mieux vaut se contenter de consulter sans acheter, voire d’interroger directement le personnel qui, habitué, ne vous en tiendra pas rigueur – à se demander qui achète ces conneries… Une fois sur place, c’est-à-dire si vous y arrivez, certains sentiers de randonnée étant particulièrement bien planqués, l’itinéraire est généralement assez régulièrement balisé pour ne pas avoir besoin de plan détaillé (6) et l’ensemble des explications y sont fournies de nouveau sous forme d’écriteaux.

(1) Cette introduction, aussi stupide puisse-t-elle sembler, n’est étonnamment pas totalement dénuée de fondement. Après tout quand je poste mes articles, il est généralement chez vous soit très tôt, soit très tard. Ne serait-ce donc pas tout à fait logique de me voir m’interroger sur l’appareil dans lequel vous roupillez ?

(2) Rencontrer un vieux maître de kung-fu qui retiré au plus profond des Alpes néo-zélandaises et acceptant de m’enseigner son art, est-ce donc si improbable ? A moins que le parfum de l’asphalte n’exalte mon inspiration musicale en même temps que mes talents guitaristiques et qu’un heureux concours de circonstances ne me transforme en star de la country kiwi. Oh et puis tant qu’on y est, pourquoi une divinité maori revancharde enfermée il y a des siècles dans une grotte par une coalition de tribus ne me traiterait-elle pas ses pouvoirs forcément dévastateurs et à double tranchants à condition que j’accepte d’assouvir sa vengeance ? Non mais quand je vous disais, que c’était du grand n’importe quoi.

(3) Du moins celui qui ne s’est pas éclipsé discrètement vers des affaires plus palpitantes, ou n’a pas balancé son ordinateur par la fenêtre en maudissant ma tendance à en écrire des tonnes pour dire quoi, finalement ? pas grand chose. Je tiens d’ailleurs à signaler qu’il n’est pas question que je rembourse ou remplace le matériel ainsi endommagé. Si vous êtes incapable de garder le contrôle sur vos nerfs, c’est votre problème, il y a des institutions pour ça…

(4) Le premier à dénicher la raison qui me poussa à l’affubler d’un tel sobriquet aura droit à un bisous.

(5) Sans aller jusqu’à hurler au systématisme, ces petites blagueuses ont la fâcheuse tendance de surgir tous les vingts kilomètres de bon matin, lorsqu’on s’en fout comme d’une guigne, pour disparaître comme par enchantement le soir venu.

(6) Attention, ce n’est pas toujours vrai, certains sentiers de l’arrière-pays ne sont pas aussi conciliants.

avr 24 13

Accomplir son destin …

by Le hobbit

… sur la montagne du même nom. C’est ce qu’était parvenu à faire le hobbit, il y a de cela des lustres. Ce qui n’empêcha pas les mauvaises langues – de fieffés ingrats, si vous voulez mon avis – de claper au fond de leur palais à s’en assommer la glotte. Comme le Sacquet n’aurait pas fureté bien loin sans un certain jardinier de sa connaissance. Comme quoi l’Anneau Unique serait peut-être encore à son doigt sans l’intervention brutale d’un certain vagabond piscivore et schizophrène. Ignares ! S’ils avaient eu à subir le viol mental à répétition de ce même putain d’oeil incandescent, sans doute ne seraient-ils pas si prompts à persifler, à planquer derrière un masque d’affabilité leur mépris pour sa faiblesse et sa folie. Et d’ailleurs, comment pouvaient-ils être au fait de tous ces détails ? Qui avait vendu la mèche, qui ? Tss, où va-t-on s’il n’est même plus possible de se fier au type qui taille vos massifs et arrose vos plantes… Et les caquets ne colportaient bien entendu que la lie de la vérité, omettant persévérance, compassion et don de soi. Le caquet ne fraie pas avec la noblesse, il préfère la compagnie du stupre.

Le hobbit fit bien voile vers Valinor à la fin de cette scabreuse affaire mais sa décision n’avait pas grand chose à voir avec la mort de son innocence, contrairement à ce que colporte la légende. Si tout innocent déchu se fourrait dans la tête d’aller squatter le fief des Valars, ça ferait un sacré nombre de boat people à débarquer sur le sable fin des plages éternelles. Non, la véritable raison de son départ était beaucoup moins romanesque. Si le semi-homme avait joui un temps des retrouvailles avec son fauteuil, sa pipe et son édredon de plume, il n’avais pas tardé à se rendre compte que même le plus insignifiant pécore de Trousgrisards ricanait volontiers derrière son dos. Ses anciens amis se mirent à l’éviter, son jardinier sa tailla à l’autre bout du pays avec une rose sous le bras et une bague au doigt et c’est encapuchonné qu’il devait désormais commander ses pintes au Dragon Vert, sous peine de se voir infliger la dernière version de « Frodo, l’aventurier mégalo », entonnée par une compagnie de pochtrons hilares et fouleurs de tablées. Aussi n’avait-il pas hésité longtemps avant de prendre le navire en marche lorsque Gandalf et son Bilbo d’oncle à Cul-de-sac pour lui faire leurs adieux. Plutôt se farcir pour l’éternité une assemblée d’elfes snobinards plutôt que passer un semaine de plus au milieu de tout ces crétins bouchés à la colle… Près de trois mille ans plus tard, le hobbit avait mis à profit le mille quatre cent soixante septième crêpage de chignons avec son connard d’oncle pour s’offrir un petit voyage dans le passé. L’occasion de constater de ses propres yeux à quel point le monde avait changé depuis qu’il l’avait envoyé se faire voir chez les nains sur ce ponton des havres gris.

Il ne fut pas déçu. En trois millénaires, la terre du milieu s’était tant et si bien contractée sur elle-même qu’il n’en restait plus que deux îles, comme un « i » vaguement déformé au milieu de l’océan. D’elfes, de hobbits et de nains, plus trace ; les hommes, et depuis semblait-il fort longtemps, étaient seuls maîtres de la place. Pour ne rien gâcher, la plupart des endroits qu’il avait visités durant son périple avaient disparu corps et bien. Des villages et des forteresses ne subsistait pas même l’ombre d’une ruine, tout n’était plus que poussière et encore, la plupart du temps, la poussière elle-même s’était envolée. Le peu qui restait s’était éparpillé aux quatre vents comme si la terre devenue folle avait éclaté pour se recomposer au petit bonheur la chance. Et parce que rien n’est assez cruel pour le temps qui passe, ces grands dadais dégingandés d’humains n’avaient pas trouver meilleure idée que d’y affluer en masse,transformant des vacances qu’il avait espérées peinardes en véritable lutte contre la foule. D’un côté, son cœur se gonflait de fierté à l’idée que sa geste seule avait survécu à l’oubli mais tout de même, trop, c’était trop. La Comté elle-même étant du nombre des victimes, une bandes de fanatiques avait pour satisfaire les pèlerins reconstitué – un jour où ils avaient trop bu, sans doute – une version fantasmée de Hobbitebourg. Toutefois lorsque le semi-homme avait fait mine de pénétrer la place, un trio de gorilles aux longues jambes s’était interposé, prétendant alléger sa bourse en échange de la visite de son propre jardin ! Il avait eu beau tempêter, jouer des pieds et des mains, allant jusqu’à balancer sur les impudents une paire d’ovins passant par là par hasard, rien n’y fit. Il ne réussit qu’à se faire jeter dehors avec perte et fracas. Refusant catégoriquement de débourser le moindre denier pour n’avoir pas même le droit de siroter un brandy dans le fauteuil de son salon, comme au bon vieux temps, il préférait cent fois se détourner de ce piège à cons la tête haute et la poitrine bombée.

Or donc, après deux semaines d’errance à l’aveuglette, voici que ses pas l’avaient ramené aux portes de Mordor. Débarassées de leurs engeances maléfiques, ces terres autrefois inhospitalières où le soleil ne perçait jamais, où le plus petit filet d’eau, lorsqu’il n’était empoisonné, rendait sous la langue un goût de charogne, et où d’innombrables crevasses vomissaient presque sans interruption d’opaques fumerolles délétères, ces terres où l’espoir lui-même semblait se dissoudre un peu plus à chaque pas avaient peu à peu repris des couleurs. On venait désormais du bout du monde pour gravir les pentes rocailleuses du Mount Doom, cette même montagne qui hantait jadis les cauchemars des peuples libres. Ils étaient si nombreux à se masser à son pied chaque jour, tout le temps que durait l’été, que c’est à la file indienne qu’il fallait bien se résigner à entamer son ascension. Étrange spectacle que cette interminable procession de marcheurs chapeautés et shortés, dont les mille et une couleurs fluo des polaires et autres anoraks juraient grossièrement avec la palette plus terne du paysage. Une armée sans doute moins vindicative que les légions d’orcs qui avaient jadis poussé le hobbit à prendre la tangente mais il n’en décida pas moins de remettre le couvert. Contournant l’imposante silhouette du volcan par l’ouest, il l’attaqua par le versant sud, dans le dos, voilé par le confort des ombres et le bouclier de son insignifiance.

Seule une poignée de nuages écarlates baguenaudaient paresseusement dans le ciel lorsqu’il avait ouvert les yeux ce matin là, mais c’est toute une armée de leurs pareils, quoique gris pour leur part, qui surplombaient le chef du semi-homme alors qu’il bondissait à bas de sa monture nippone. Toute la grisaille du monde n’aurait cependant pas suffi à entamer son enthousiasme. Il était de retoursur les chemins, autour de lui rien n’aurait pu être plus sauvage et il s’en allait serrer la pogne à un vieil ami, ou était-ce un ennemi ? Avec le temps, ces détails perdent de leur importance. Il se sentit pousser de telles ailes qu’il ne lui fallu qu’un peu plus de deux heures pour traverser les vertes contrées de l’Ithilien, passer en trombe à la croisée des chemins et gober d’une traite les anciennes plaines noires de suie du Mordor. Il aperçut en chemin la cascade où il avait prié le fils du Gondor d’épargner Gollum, mais de Morgul et de l’antre d’Arachne, aucune trace. Les murs du Mordor s’étaient écroulés en même temps que brûlait l’Anneau ; quant au fameux noir de suie de ses plaines, il n’était plus qu’un lointain souvenir cauchemardesque. Si les arbres répugnaient encore à fouir de leurs racines ce sol autrefois maudit, une herbe dru et jaunâtre consentait à y pousser, de même que quelque buissons d’un vert maladif ; l’eau des torrents semblait claire et pure tandis que celle des lacs rivalisait avec l’azur d’un ciel dégagé. Toutefois plus il se rapprochait du volcan et plus la végétation se rabougrissait, jusqu’à totalement disparaître. Après avoir longé un lac au eaux ridées par une brise tenace, le hobbit gravit en ahanant un contrefort rocheux, chevaucha un moment une crête battue par de violentes rafales de vent et s’arrêta enfin en surplomb d’un second lac coincé au fond d’une cuvette. Ici prenait fin la piste et commençait, il le savait, les choses sérieuses. La pente se cabrait brusquement vers les nues et les pierres sur lesquelles vous deviez prendre appui se révélaient pour la plupart friables, promptes à ramener l’alpiniste téméraire, ou de moins ce qui était condamner à en rester, à son point de départ. Peu enclin à se taper une seconde ascension, notre protagoniste décida quant à lui qu’il s’était aventura assez loin pour ce qu’il venait faire. Face à lui, le profil massif du Mount Doom le dominait de toute sa hauteur, austère et sombre comme dans son souvenir quoique moins menaçant, d’une certaine façon. Au contraire, maintenant que la vie sourdait partout autour de lui, le volcan paraissait aux abois, cerné par un foisonnement de verdure rien moins qu’habituel pour lui. Le hobbit nota avec un reniflement de contrariété que la bouffante écharpe de nuages qui avait couronné son faîte durant tout le temps qu’avait duré son approche semblait s’être installé à demeure. Le mamelon rocheux sur lequel il s’était arrêté n’était pas à proprement parlé accueillant, loin s’en faut ; le vent n’y était pas moins mordant que sur les crêtes et les abris brillaient par leur absence, mais l’ancien porteur de l’Anneau refusait d’avoir fait tout ce chemin pour des clopinettes.

Alors il attendit, planqué dans un renfoncement pour se protéger des gifles d’Eole, sans lâcher des yeux la lente progression du troupeau de moutons célestes. Je ne sais pas si vous avez vous aussi en tête ce cliché populaire à la con, comme quoi il n’y aurait rien de plus apaisant que de se laisser couler langoureusement dans une touffe de gazon pour observer passer les nuages. Des conneries tout ça, si vous voulez mon avis… Pour commencer, l’herbe, ça gratte, il y a dedans tout un tas de saloperies qui n’ont rien de mieux à foutre que vous boulotter l’épiderme. Quand à l’observation de masses d’eau en suspension, c’est juste … abyssalement … chiant. Oh je ne nie pas qu’une pratique raisonnablement courte de la chose au milieu d’une balade estivale et si possible avec votre moitié sous la main soit tout à fait plaisante. Mais que celui qui affirme y passer ses après-midi depuis des années tout en continuant à en apprécier chaque seconde vienne me le dire en face et il se mangera un aller-retour aussi sec. Tout ça pour dire qu’après deux heures passées à s’esquinter les yeux et le cou, et ceci en vain car ces petites salopes de nuages ne daignèrent pas libérer la place une seule foutue seconde (1), le semi-homme ne tenait plus en place. Il se mit tout d’abord à déambuler en long et en large à grandes enjambées fébriles, trébuchant plus d’une fois sur un caillou qui n’avait certainement rien à foutre ici, puis commença à marmotter dans sa barbe de sombres imprécations, tout ça pour finir perché sur un éperon rocheux, dressé de toute sa petite taille face à la montagne, l’insultant, la montrant d’un doigt rageur, cherchant à force de provocations dédaigneuses et autres quolibets paillards à se frayer un chemin au travers des couches sédimentaires pour aller titiller la fierté minérale. Il tempêta tant et plus, gigota jusqu’à plus soif et aurait pu pisser dans un violon pour ce que ça changea. En matière de patience, le vivant ne fait pas le poids face à l’inerte.

Vaincu, le hobbit finit par se résigner à tourner le dos à sa Némésis et non sans lui adresser un dernier geste obscène, prit en trottinant le chemin du retour. Il aurait du se sentir frustré, sa mâchoire aurait dû se crisper dans un rictus de déception fébrile et ses pieds marteler impitoyablement le sol, et pourtant tout ce qu’il ressentait en son cœur était une intense félicité. C’est d’humeur presque guillerette qu’il passa de nouveau la croisée des chemins et d’une démarche un rien dansante qu’il traversa l’Ithilien en sens inverse. Il avait échoué à apercevoir son ancienne ennemie ? la belle affaire ! Le voyage jusqu’à son pied n’en fut pas moins plaisant. Un but ? Rien de plus qu’un prétexte pour battre la campagne et dés lors, qu’importe la réussite ou l’échec tant que l’on s’obstine assez longtemps pour ne rien regretter ? On va m’accuser de ressasser les poncifs (2) et je ne m’en défendrai pas. Parce que chacun sait qu’entendre, voir ou lire des vérités simples suffit rarement à les comprendre. Ces vérité ont cru dans le terreau de l’expérience et c’est dans ce même terreau qu’on aura à cœur de les assimiler. Quand à ceux qui prétendront que mon raisonnement est une excuse de perdant, qu’ils méditent sur cette amusante petite question existentielle : vaut-il mieux être un perdant qui se proclame satisfait ou un gagnant qui n’en a jamais assez ?

(1) Ce n’était pourtant pas les trouées qui manquaient, simplement elles passaient toutes à côté de la cible avec un pied de nez espiègle. Tout juste si on ne les entendait pas fredonner « bisque bisque rage » en passant…

(2) Ici le bon vieux mythe d’Ulysse, plusieurs fois millénaire et toujours la patate !

avr 23 13

Sur la route : Hawke’s Bay

by Le hobbit

Ce n’est pas aux vieux baroudeurs simiesques que j’apprendrais l’art délicat de la grimace, si l’aventure c’est parfois excitant, la plupart du temps il faut bien l’avouer, il ne se passe rien. Rien qui soit digne d’être conter du moins. Alors on enjolive, quitte à forcer tant et si bien sur le contraste que le récit sature dans le rocambolesque, et si j’introduis de façon si cavalière, ce n’est pas pour me justifier d’une petite exagération par ci par là – ce ne serait pas mon genre de rougir de telles entorses à la réalité, après tout, elles ne tueront personne – mais bien pour gagner du temps afin de rassembler les deux ou trois souvenirs qu’il me reste d’Hawke’s Bay. C’est que depuis le temps, je ne sais plus tout à fait dans quel fond de tiroir poussiéreux je les ai bazardés, les bougres…

Là, Hawke’s Bay, pas étonnant qu’il m’ait fallu retourner ciel et terre pour retrouver ces dossiers, je ne suis resté là-bas en tout et pour tout que deux jours ! Mon escapade pédestre au pays des possums pendus terminée, je fis demi-tour pour rejoindre la côté est là où je l’avais quittée quelques jours auparavant et entrepris de continuer à la longer vers le sud jusqu’à Napier, chef-lieu de la cueillette estivale septentrionale et ancienne victime d’un petit mouvement d’humeur de notre chère planète, qui la détruisit presque totalement dans les années 60 à force de la secouer comme un vulgaire prunier – si si, je le maintiens, ces arbres n’ont aucune éducation. Là-dessus, un architecte un peu plus dégourdi que ses compatriotes se dit que quitte à tout rebâtir, autant le faire avec un plan d’ensemble, et c’est ainsi que le style art déco de la nouvelle ville fut décidé. Attention, ne nous emballons pas, le résultat est bien loin d’accéder aux sommets de majesté et de bon goût lugubre d’une certaine Rapture – pour les quelques chanceux qui ont pu jouer à Bioshock – mais reste que ces façades aux textures et couleurs caractéristiques donnent à la ville un cachet que ses consœurs devraient avoir l’intelligence de lui envier. Car mine de rien le cachet, c’est important. Sans celui de la poste, où se perdraient nos lettres ? Sans celui d’aspirine, qui soignerait nos têtes ? Et sans celui auquel d’aucun préfèrent le terme peut-être un peu trop humanisant de « personnalité », une maison, une ville, un pays et que sais-je encore, tout cela ne serait pas grand chose de plus qu’une série de définitions lapidaires écrasées les unes contre les autres au fond du dictionnaire de l’ennui.

Le soir de mon arrivée en ville, afin de marquer le coup de ma nouvelle année autrement que par une discussion bancale avec des animaux morts, j’avais décidé de terminer ma journée en beauté en me faisant … un resto ! Cela en étonnera sans doute certains qui s’interrogeront judicieusement sur ce qu’une soirée passée en tête à tête avec soi-même dans un restaurant peut bien avoir de festif mais aussi faut-il préciser que depuis les plus de deux mois que je foulais le sol néo-zélandais, les seules tables que j’avais fréquenté étaient celles des fast-food, de quoi faire frétiller d’excitation mes papilles alors que je poussais la porte de ce gourbis du centre-ville recommandé par les frogs. C’était un des ces établissement sans terrasse qu’on trouve à la pelle dans les villes néo-zélandaises. Pour le situer depuis la rue, rien d’autre qu’un panneau de bois figurant un menu simple et sans fioriture, de sorte qu’on verrait mal un client se pointer là par hasard. Au terme d’un couloir carrelé de noir et de blanc, on monte un étroit escalier menant à un palier si impersonnel que l’on craint un instant être entré au mauvais numéro. Mais non, le restaurant se trouve bien là, derrière une porte qui pourrait tout aussi bien être celle de n’importe quel appartement. La décoration de la salle où l’on mange a d’ailleurs bien du mal à atténuer cette impression que l’on a de dîner chez un pote plutôt que dans un restaurant. Comme si les propriétaires venaient tout juste de vider leur salon et d’y installer un ensemble de tables et de chaises non assorties – que l’on croirait fait de briques et de broques rassemblées en écumant les brocantes de fournitures des années 30. Le tout ne manque pas forcément de charme mais exhale néanmoins une étrange impression de vide et de froid. Mais qu’importe ! La tranche de viande qu’on me servit n’était pas froide, elle, et sa saveur, sa tendresse, sa cuisson proche de la perfection valait pour mon estomac, habitué à digérer quotidiennement la même merde, tous les orgasmes du monde.

Je commandai, fut servi et dévorai ma pitance en un temps record. Mis à part un couple arrivé quelques minutes après moi et quittant l’établissement sur mes talons, j’étais presque seul dans le restaurant. Selon un français habitant le pays depuis plus de vingt ans et que je rencontrerais beaucoup plus tard, les néo-zélandais n’ont pas tout à fait la même culture du restaurant que nous autres hexagonaux. En France, une soirée au restaurant à quelque chose de sacré. On y vient pour y manger bien, voire pour manger quelque chose d’inhabituel, et on y vient pour passer un bon moment, la plupart du temps avec de la compagnie. L’apéro se prolonge volontiers, de même que la palabre qui peut s’éterniser autour du café jusqu’à tard dans la nuit, et mettre le prix ne dérange pas excessivement si la qualité est au rendez-vous. On reviendra moins souvent si c’est trop cher, mais on reviendra, parce qu’on aime avoir ses habitudes dans ce petit resto sympa où l’on connaît le garçon, où l’on apprécie particulièrement le tiramisu maison – spéciale dédicace au Sazio. En Nouvelle-Zélande, le restaurant se résume le plus souvent à un objectif basique, nourrir le client. Un néo-zélandais veut y manger rapidement, correctement et pour pas cher. S’il veut manger bien, il le fera chez lui. Pas difficile de comprendre dans ces conditions pourquoi les tables de caractère sont si rares…

J’avais beau avoir le ventre bien rempli, cela ne m’aida en rien à trouver un coin ou dormir ce soir là. Ce n’était pourtant pas les petits parking de bord de mer qui manquaient sur la trentaine de bornes séparant Napier de Cape Kidnapers, mais chaque fois que je tentai ma chance tenter ma chance, c’était pour me retrouver face à ce panneau que le freedom camper apprend très vite à pourchasser de sa rage : No camping, no overnight staying. Et à force de me casser les dents tous les trois kilomètres, je finis en toute logique par atteindre le bout de la route, cinq cent mètres de terre battue débouchant sur un camping constituant également le point de départ de la balade vers le cap. Me résignant à y passer la nuit, je fus accueilli par un couple de bidochons à peu près aussi aimables qu’une porte de prison et qui m’extorquèrent 25$ pour passer la nuit dans ma voiture sur leur bout de terrain moisi. A mon entrée dans la guérite d’accueil, c’est tout juste si la femme, une boulette courtaude aux cheveux courts teints d’un auburn discret comme un catadioptre en pleine nuit, avec une paire de culs de bouteille vissée sur le pif et un gros poireau sur la joue gauche, daigna lever son regard de son programme télé pour me souhaiter le bonsoir et surtout encaisser mes bifetons. Puis, sans bouger son gros postérieur du fauteuil où elle était affalée, elle se mis à éructer à pleins poumons le nom de son bonhomme – disons Danny – lequel apparut cinq minutes plus tard en grognant, le T-shirt tout taché de graisse, la main fourrée dans son caleçon à fleurs et le visage planqué derrière une moustache taillée comme un thuya par un jardinier aveugle et parkinsonien, pour me guider sans m’adresser un mot vers mon emplacement.

L’endroit avait une allure délétère qui me mit d’emblée mal à l’aise, quoique sans doute moins que le prix honteusement élevé que je payais pour y passer la nuit me faisait intérieurement bouillir de rage. Si quelques emplacements, y compris celui où me planta mon guide si affable, étaient réservés aux campeurs, la majorité d’entre eux étaient déjà occupés qui par des caravanes sans roue auxquelles étaient accolés des auvents qui avaient sans doute été le bon goût personnifié trente ans auparavant, qui par des mobile home qui n’auraient pas craché sur un bon coup de peinture. Le tout était quadrillé par un réseau de voies bétonnées sillonnées de fissures et autres crevasses pleines d’eau boueuse. Les toilettes, sombres et peuplées de courants d’air, résonnaient inlassablement d’une eau gouttant de trente orifices simultanément, robinets, chasses et pommes de douche, tandis qu’au delà, l’aire de camping se transformait en un enchevêtrement chaotique de carcasses de véhicule et de bâtiments abandonnés ou à demi construits évoquant la fusion malsaine entre un terrain vague et un chantier de construction.

Une ambiance assez peu folichonne donc, qui ne m’empêcha pas pour autant de dormir comme un loir, poussant même le vice jusqu’à me réveiller une demi-heure avant l’heure de la marée descendante. J’avais en effet fait tout le chemin jusqu’ici pour enquiller une randonnée dont le point de départ se trouvait à l’extrémité du camping et qui longeait jusqu’au cap et sur dix bons kilomètres une étroite plage bordée de hautes falaises de craie. Et à moins de vouloir faire le trajet le cul vissé dans un de ces trains tout-terrain tirés par des tracteurs ou les pieds dans l’eau, mieux valait bien calculer son coup. A l’autre bout de la plage, une courte piste de terre battue s’éloignait de la plage et gravissait un promontoire où nichait une des plus impressionnantes colonies de fous austraux de Nouvelle-Zélande. Ces grands oiseaux blancs aux yeux bleus et au crâne jaune s’entassaient les uns sur les autres sur une large surface bosselée recouverte de guano, atterrissant, décollant, piaillant et se chamaillant avec force cris stridents sans se soucier des vagues de touristes qui s’enchaînait du matin au soir pour les épier et immortaliser placidement leur vie quotidienne.

Deux jours, je vous avais bien dit que je n’avais pas passé plus de deux jours ici et je le maintiens. De retour sur le siège conducteur de ma voiture, je traversai en sens inverse le camping dont l’ambiance diurne n’avait pas grand chose à envier en terme de mélancolie à sa consœur nocturne, fis demi-tour vers Napier et mis sans tarder le cap sur Taupo, au centre de l’île. Le soir, je dressai mon bivouac sur un étroit bourrelet de gravier au bord de la route et malgré l’exiguïté de l’endroit, malgré les camions qui passaient avec la régularité d’un métronome en faisant un boucan de tous les diables, pas une seule seconde ne regrettai le lieu de perdition où j’avais passé la nuit précédente.

avr 10 13

Sur les chemins : Waikaremoana (2ème partie)

by Le hobbit

Sûr qu’à côté ma petite balade sur les berges du lac Waikaremoana pouvait passer pour une visite guidée dans un jardin d’acclimatation un poil plus grand qu’à l’accoutumée, les bivouacs en prime. Et puisqu’on en parle… L’arrivée au bivouac, c’est toujours l’instant de grâce dans la journée du randonneur. L’heure du désenlacement des couples maudits, épaules et bardat, pieds et chaussures, de quoi se sentir léger après toute une journée passée à se mouvoir avec toute l’élégance et la souplesse d’un réfrigérateur ambulant. Lorsque j’arrivai à l’étape le premier soir, le refuge était déjà archi-bondé. Une douzaine de personnes étaient attablées à l’intérieur, qui discutant de leurs exploits passés ou à venir, consultant des cartes topographiques où préparant la tambouille à la frontale – bin oui, pas d’électricité dans le refuge, vous croyez quoi – tandis qu’à l’extérieur gueulaient et cabotinaient une troupe de post-ados profitant de leurs dernières semaines de vacances avant la grande aventure universitaire. Ayant opté pour le camping à 15$ plutôt que la paillasse à 30$ – c’est peut-être pingre mais dans un pays où la vie est si chère, la pingrerie devient vite une question de survie, sinon un art de vivre – je retroussai mes manches et entrepris d’étaler devant moi l’ensemble des pièces de ma carapace d’escargot. Monter une tente pour la première fois, c’est un peu comme assembler un meuble Ikéa, on se gratte un moment la tête le temps de piger où va quoi mais une fois le premier clou planté, le reste suit comme si on avait fait ça toute notre vie. Alors que je m’acharnais sur le piquets à coups de chaussures, les autres pensionnaires éphémères du refuge profitaient chacun à leur façon des derniers flamboiements solaires. Des couples s’enfonçaient main dans la mains dans les bois pour une balade romantico-vespérale, trois gamines tapaient le carton tandis que deux de leurs collègues mâles fouillaient fébrilement l’ensemble des sacs à dos du groupe en jurant de plus en plus fort. Derrière le refuge, sous les frondaisons, retentissait de temps à autre un gros craquement, comme d’un arbre qui s’effondre, suivis d’éclats de voix goguenard commentant l’exploit. Les bûcherons du dimanche en étaient à leur troisième victime lorsqu’une donzelle jaillit comme une flèche des fourrés masquant la rive du lac et fonça droit sur les joueuses de cartes, lesquelles interrompirent net leur partie pour écouter ce qu’elle avait à dire. « Andrew a trouvé un kayak dans les buissons, lâcha-t-elle avec un grand sourire, il est en train de se battre avec des cygnes au milieu du lac ! », avant de rebrousser chemin avec force gloussements, les trois joueuses sur ses talons. Mon abri terminé, je contemplai un moment le résultat d’un air appréciateur, les poings sur les hanches, puis enfournai tout mon bordel à l’intérieur, et ma propre personne par la même occasion. Prévue pour un seul occupant, la tente – rien de plus en fait qu’un gros furoncle vert au milieu du gazon – était compacte et plutôt légère mais le payait, une fois dépliée, par une exiguïté que n’aurait guère apprécié le premier claustrophobe venu. Moi-même qui n’ai rien d’un Gargantua ne pouvais espérer m’y tenir assis, aussi bien voûté que droit comme un « i ». Bah, ce n’est pas comme si je l’avais acheté pour y faire autre chose que roupiller, me dis-je en rassemblant mon matériel de cuisine pour ensuite rejoindre la salle commune. Régnait à l’intérieur de cette dernière une ambiance agréable, douce chaleur moite et brouhaha ténu, qu’agaçaient parfois une volée de piaillements stridents lorsqu’un presque adulte ouvrait la porte du dortoir. M’installant dans un coin près de la fenêtre, j’entrepris de faire bouillir de l’eau pour mes noodles et de tartiner des tranches de pain avec du thon à la tomate et au basilic – le dîner des champions – tout en laissant traîner une oreille sur la table d’à côté. Deux fillettes rougeaudes et échevelées y échangeaient bruyamment une poignée de cancan sans intérêt, au milieu desquels j’appris que le fameux Andrew, après avoir survécu à son empoignade avec le gang des cygnes, s’était mis en tête de poursuivre les hostilités avec ses camarades à coups de polochon. Mon repas terminé, j’enquillai sur un bol de thé en compagnie d’un bon bouquin et ne regagnai ma couche qu’à la nuit tombée. En face du refuge les futurs étudiants avaient mis à profit leur butin de bois pour se faire une petite flambée. Traversant le halo lumineux, je perçus en douce quelques bribes de discussion entre une petite grassouillette aux yeux écarquillés et un grand baraqué à la coupe militaire :

« … veux faire quoi ?

- Choper un possum pour le rôtir à la broche. Il dit que les chamalows, c’est pour les gonzesses.

- Attraper un possum en faisant un boucan pareil ?!

- Ah ça, chacun chasse comme il veut … »

Ils n’avaient mentionné aucun nom mais allez savoir pourquoi, intuition fulgurante, je m’endormis persuadé que le chasseur en question ne pouvait être que ce bon vieil Andrew, décidément un sacré luron celui-là !

Mon second bivouac fut une toute autre paire de manches. Si j’avais fait mon ours la veille – sans trop savoir pourquoi d’ailleurs – en restant seul dans mon coin à observer mes semblables, j’étais fermement résolu à ne pas rebeloter cette fois ci. Pour la raison, qui pour être simple n’en est pas forcément bonne mais passons, qu’aujourd’hui était le jour de ma vingt-septième bougie. Pas de quoi s’extasier mais hé, la première pige passée au diable ça se fête, non ? Manque de bol, le refuge sur la terrasse duquel je balançai mon sac en cette radieuse fin d’après-midi se révéla aussi vide qu’encombré par la foule était le précédent. La porte en était même cadenassé tandis qu’entre les arbres du vaste terrain de camping attenant ne circulaient que des mouches. Il allait bien finir par venir quelqu’un, me persuadai-je en installant mon campement mais non, le soleil se rapprochait de plus en plus de la ligne d’horizon et personne ne se profilait. Et pourtant, affamé comme je l’étais de parler à n’importe qui, même la môme Cotillard et Mélanie Laurent, je les aurais accueillies à bras ouverts, c’est dire… Qu’on se le dise, je ne suis pas vraiment du genre à fêter mes anniversaires en fanfare, pas même les soi-disant importants, ceux durant lesquels vous êtes censés vous morfondre misérablement sur vos cheveux blancs pendant que vos potes bourrés claironnent à votre oreille : «  Mais nooooooon, vieux, t’es pas si vieux, la preuve, tu pisses encore quand tu veux ! » Mais de là à me retrouver sa race tout seul de sa mère la solitude, il ne faut tout de même pas pousser !

Une fois la tente montée et garnie de tout ce qu’il fallait pour la transformer en chambre douillette, je ne trouvai rien de mieux à faire que traîner mes semelles au petit bonheur dans le camp, gambergeant plus qu’il ne m’était profitable puisque ma propre voix intérieure était la seule à même de crever le silence. Un véritable arsenal de pièges à belette, ces longues et étroites boîtes de bois, grillagées aux extrémités, à l’intérieur desquelles un bête œuf était censé attirer la malheureuse victime entre de puissantes mâchoires de métal, entourait l’intégralité de la surface bien tondue de l’aire de camping, à croire que la vermine des environs avait plus de goût pour le campeur étourdi que pour la progéniture de kiwi. Une vingtaine de minutes d’errance à l’aveuglette plus tard, je finis par m’arrêter devant l’arbre occupant le centre de l’esplanade. Alentours les mouches encombraient l’air en escadrilles compactes et grouillantes se complaisant à considérer ma personne comme une piste d’atterrissage en libre service. Il y en avait de toute sorte, de ces petites teignes de mouches des sables, silencieuses et avides de sang, aux imposants spécimens à reflets bleus ou verts dont le bourdonnement sourd courtise généralement la charogne ou l’excrément. Maintenant que j’y pense, peut-être fut-ce cette dernière réflexion qui me mit la puce à l’oreille, ou bien l’entêtante odeur de décomposition folâtrant sous mes narines. Toujours est-il que mes yeux finirent enfin par voir ce que le flou de l’introspection leur avait caché jusque là. Trois cadavres à l’arbre pendus, gueule ouverte et regard vitreux, et qui tournoyaient lentement sous l’effet du vent. Trois cadavres de possum bien sûr, autrement vous pensez bien que je ne me serais pas contenté de rester planté là à les fixer avec un rictus de dégoût collé sur la figure. Les corps avaient beau être frais, ils n’en faisaient pas moins peine à voir. La soyeuse fourrure à l’intérieur de laquelle ces bestiaux aiment à parader de leur vivant n’était plus qu’un lointain souvenir, emporté par les coups de couteau rageurs et approximatifs de leur meurtrier qui n’avaient ça et là laissé qu’une poignée de touffes pitoyables. A force de pivoter, un des corps finit par tourner son regard dans ma direction. Et il avait beau être mort, ce regard, je lui trouvai décidément quelque chose de … pétillant. Jusqu’à la mâchoire qui se redressait aux extrémités en un sourire moqueur comme pour m’asséner : « Et ouais mon gars, c’est en compagnie de nos seules dépouilles que tu vas souffler ta bougie ! »

Les cadavres se balançaient toujours à leur corde au coucher du soleil mais les mouches des sables avaient entre temps changé de plateau repas, préférant la nourriture bien vivante à la boustifaille faisandée des pattes aux oreilles. J’en avais entendu des vertes et des pas mûres à leur sujet sans avoir eu jusque là le « plaisir » de les subir en personne, et après quelques minutes passées en leur compagnie, force me fut de constater qu’elles n’usurpaient en rien leur réputation de petites salopes vicelardes, la treizième plaied’Égypte qui se serait égaré à l’autre bout du monde, selon d’aucun. Vous honnissiez les moustiques ? La Nature a trouvé pire. Petite mouche suceuse de sang, la sandfly ne se déplace qu’en essaim. Si vous écrasez un individu isolé ne vous réjouissez pas trop vite, il ne s’agissait sans doute là que d’un éclaireur et ne vous y trompez pas, le reste de la nuée ne tardera guère à montrer le bout de sa trompe. Douloureuse, leur piqûre met du temps à cicatriser et peut vous démanger pendant des jours, sans compter le risque d’infection. Tuez-en une et il en viendra trois, plus déterminée que jamais à rafler leur part d’hémoglobine et vous aurez beau les aplatir les unes après les autres en une immonde boucherie d’insectes, c’est toujours vous qui vous lasserez le premier pour courir vous réfugier dans votre sanctuaire, quel qu’il soit. C’est ainsi entre claques et jurons que j’en fus réduit à engloutir mon dîner, et le silence alentours achevant de mettre à mal ma santé mentale, je me vis déclamer à la cantonade aussi bien qu’à la trinité de pendus :

«  – Vous admettrez tout de même que votre compagnie n’est pas des plus … primesautière . » La saillie n’appelait pas de réponse. Elle n’avait eu pour but que de faire résonner cet endroit sans vie du son d’une voix humaine. Pourtant, à ma grande stupéfaction, réponse il y eut.

«  – Si c’est à notre état de santé que vous faites allusion, messire bipède, laissez-moi vous dire que notre austérité se mesure à l’aune de votre manque de délicatesse. » C’était dit d’une voix traînante et rauque, mais non dénuée d’une certaine espièglerie.

«  – Mon frère défunt dit vrai, approuva une seconde voix dans la même veine, où l’humour se substituait toutefois à la brusquerie. Mais ce n’est pas comme si les bonnes manières avaient jamais étouffé tes semblables, de toute façon…

- Ça non ! Surenchérit une troisième.

- J’aurais du mal à vous contredire sur ce point, j’en conviens, rétorquai-je sans me formaliser le moins du monde de l’incongruité de la situation. Ceci dit, c’est moins la rigidité cadavérique que le mutisme que je pointais du doigt. Ce en quoi je me fourrais le mien propre dans l’œil, de toute évidence.

- J’ose affirmer que tu ferais preuve de tout autant de méfiance si quelqu’un s’avisait de pendre ton cadavre ravagé à un arbre, riposta Colérique.

- C’est que, voyez-vous, les humains ont tendance à nous dresser la fourrure sur le corps, lorsqu’ils ne nous en délestent pas à grands coups de canif, abonda Matois.

- Elle est où la poulette !? éructa Toqué.

- Admettons mais en ce cas, pourquoi m’avoir répondu ?

- Ça… laissa échapper Colérique », d’un ton qui me le fit représenter levant les yeux au ciel. C’est-à-dire, s’il avait encore eu des yeux.

«  – Pour tout vous dire, à vous voir déambuler comme une âme en peine, nous avons fini par vous prendre en pitié.

- Parle pour toi, rigolo !

- Allons, ne vous laissez pas impressionner par mon ombrageux frangin. Ces derniers temps, il a comme un goût amer dans la bouche…

- Bouche, louche, couche … babouche ! »

Et la conversation poursuivit sur le même registre jusque tard dans la nuit. Des réflexions atrabilaires de Colérique ne suintaient que hargne et cuisant reproche tandis que la politesse onctueuse de Matois ne l’empêchait pas de ponctuer chacune de ses interventions d’au moins une saillie morbide accompagnée d’une sourire torve – et je ne parle pas des propos sans queue ni tête de Toqué – mais ils étaient tout ce que j’avais sous la main, alors je fis avec. Lorsque j’en vins à évoquer le désappointement que j’éprouvais à me retrouver totalement seul le soir de mes 27 ans, Colérique me servit un de ces regards écœurés dont il a le secret. « Nous-même passons rarement la barre des dix ans, du moins quand un salopard de tonespèce ne nous file pas un coup de main pour passer l’arme à gauche avant. Au surplus, nous aurions très bien pu te laisser mijoter dans ta putain de solitude alors arrête de nous bassiner avec tes jérémiades. » Fair enough. D’autant qu’à bien y réfléchir, je m’en foutais pas mal, de cette année supplémentaire… Ce qui me fichait les nerfs en pelote, c’était de n’avoir personne avec qui partager ces quelques jours de baroude. Aussi loin que portent mes souvenirs, j’ai toujours randonné accompagné, avec la famille quand je n’étais encore qu’un mouflet, puis avec les potes lorsque le temps vint de voler de mes propres ailes. Mes histoires de témoignage et consort, c’est bien joli, mais les souvenirs les plus prégnants, ceux qui restent imprimés au fer rouge dans le cerveau, c’est ceux que l’on partage avec ses compagnons de galère. Parce que mine de rien, en chier, ça créé des liens. Une pléthore d’images fugitives et de détails plus ou moins insignifiants s’obstinaient à squatter mes pensées. Réveillé en sursaut par mon père à cinq heure du matin sur les crêtes autour du Puy Marie, le démontage des tentes en vitesse et la fuite éperdue sous la pluie, à la frontale, talonnés par le tonnerre, pour finir quelques heures plus tard dans un troquet à se réchauffer les paluches autour d’un bol de chocolat. Le Bolino du premier soir et les petits Lu trempés dans la tisane, autant d’habitudes qui me sont restées. Thomas et son fétichisme du chemin de fer, Juju et sa manie de tailler les bouts de bois. La fois où nous avons bien failli nous roussir la gueule en combinant maladroitement un flacon d’alcool et un camping-gaz. Leur foutu lait concentré au petit-déjeuner… Complaisance nostalgique que tout cela, et décidément pas sain. Il me fallait à tout prix trouver un biais pour jouir de l’instant présent et envoyer le passé se faire foutre une fois pour toute.

J’étais debout à six heure le lendemain matin. De longues écharpes de brume survolaient paisiblement la surface miroitante du lac, scintillant d’une pâle lueur argentée sous l’éclat du jeune soleil. La tente était encore gorgée de rosée matinale, dont un bon litre me rinça le cuir chevelu lorsque je m’extirpai à quatre pattes de ma chambre – foutu tente trop basse ! – mais je n’avais pas vraiment d’autre choix que de la plier humide. Phil et sa vedette m’attendaient pour treize heure au terme du sentier, et j’avais tout intérêt à me bouger le cul si je voulais éviter de rentrer à la nage. Mon sac rempli et endossé, je jetai un dernier regard vers mes compagnons morts-vivants de la veille. Toujours pendus à leur arbre, ils entamaient manifestement une énième grasse matinée. J’entendais presque Matois m’affirmer, mi-figue, mi-raisin : « Quand votre cœur cesse de battre, la liste de vos occupations quotidiennes a tendance à se restreindre de façon drastique. Dormir et pourrir, voilà votre lot. De quoi enchanter le feignant et épouvanter l’hyperactif ! » Cela me fit sourire. La mort avait décidément bon dos.

avr 9 13

Sur les chemins : Waikaremoana (1ère partie)

by Le hobbit

Elle avait beau briller par sa petite taille, la vedette qui me conduisait au point de départ de ma première randonnée sérieuse en territoire kiwi faisait un boucan de tous les diables en glissant délicatement sur la surface déjà percluse de ride du lac Waikaremoana. Sorte d’antichambre méridionale de l’imposant parc national Te Urewera ou « Dernier sanctuaire épargné par ce connard d’homme blanc » – ne faites pas attention, j’écris n’importe quoi – ce gigantesque plan d’eau, en plus de constituer un lieu de villégiature à la mode pour les cygnes noirs, jouissait d’une certaine réputation parmi les pêcheurs et randonneurs souhaitant batifoler hors des sentiers battus. Le lendemain de mon passage à Gisborne, ville moribonde et sans saveur qui aura réussi l’exploit de foutre en l’air en quelques heures toute la bonne humeur accumulée chez Brian, à moins que je dusse en remercier le retour de la grisaille, je me fais l’effet d’être injustement sévère avec cette ville, et ce que je pouvais être timoré à l’époque ; voilà, ça y est, j’ai paumé le début de ma phrase… Après Gisborne, disais-je donc, je m’étais mis en tête de bouder quelque temps le bitume pour donner à moudre à mes chaussures un grain digne de leur semelle. Consciencieusement enfilées et lacées aux extrémités inférieures de ma personne, je ne pouvais que les sentir se trémousser d’impatience alors que s’éternisait la croisière matinale. C’était le second aller et retour pour Phil, le pilote du DOC qui, faisant de la galanterie un point d’honneur, avait tout d’abord et tant bien que mal entassé une trentaine d’adolescentes piaillantes et gesticulantes sur son esquif le plus imposant avant de reparaître une demi-heure plus tard pour la seconde fournée. En l’occurrence, votre serviteur flanqué d’un couple d’australiens passablement ensommeillés qui, s’étant enfermés dans un mutisme comateux dés le démarrage du moteur, semblaient fixer sans les voir l’enfilade de petites baies sauvages qui défilaient à la pelle sous la lumière pâlotte du petit matin. Pas plus loquace – et de toute façon, considérant les vociférations tonitruantes vomies par le moteur, à quoi bon – Phil dirigeait son bolide d’une main nonchalante, ne daignant pas faire l’aumône d’un regard aux instruments ultra perfectionnés entourant son volant. Position dans l’espace au mètre près, profondeur du lac, force et direction des courants, comme s’il était indispensable de s’encombrer d’une quincaillerie pareille sur un lac et à plus forte raison pour un trajet qu’il connaissait sans doute mieux que le dos de sa propre main.

Une fois débarqué, il ne restait plus que quelques centaines de mètres à parcourir sur une large piste de terre avant de rejoindre le point de départ du parcours, toujours squatté par une bonne moitié de l’effectif de gamine dont je vous causais tantôt, gazouillant de ci de là tandis que leur responsable tentait en vain de leur enfoncer diverses consignes de sécurité dans le crâne à coups de marteau. Longeant le lac sur un peu plus de quarante-deux kilomètres et ne s’éloignant du rivage que pour trancher dans le lard de quelques péninsules, le sentier était parsemé d’une demi-douzaine de refuges – la plupart assez imposants pour accueillir plus de vingt personnes – permettant à tout un chacun d’organiser sa randonnée comme il le souhaite. J’avais pour ma part décidé d’un périple en trois jours deux nuits avec ramassage nautique au terme de la dernière étape, toute une organisation qu’il m’avait fallu réaliser à l’avance sur Internet. Et oui, car la Lake Waikaremoana track n’est pas tout à fait une randonnée comme les autres. Bombardée Great Walk, l’une des neuf du pays, elle bénéficie d’une couverture médiatique et du coup d’un encombrement humain bien plus conséquents qu’un sentier de randonnée conventionnel. Great Walk… Ça sonne un rien pompeux, voire prétentieux, et l’aspect marketing du sobriquet ne fait même pas semblant de se planquer mais n’importe, ce nom, le première fois qu’on me le servit sur un plateau, ne pouvait manquer de me faire sourire.

Revenons quelques révolutions solaires en arrière, treize ou quatorze je dirais, à une époque où les vacances d’été se prenaient encore en famille avec les parents, la sœur et le cousin. En ces temps bénis par l’insouciance, tout commençait par le coup de feu du chargement de la voiture avec force allers et retours entre la maison et le Corbillard – affectueux surnom donné à notre break Citroën, toujours fringant à l’heure où j’écris ces lignes – les bras chargés de matériel de camping, sacs de fringues et autres affaires personnelles. Après toutes ces années ma mémoire semble s’être constellée de tout un tas de petits trous obscurs mais je crois me souvenir qu’à cette époque héroïque, le signal du départ était donné le soir de préférence au matin. Quelques images fugitives m’en sont restées. L’habitacle de la voiture plongé dans le noir et tout le monde qui dort à part moi sur la banquette arrière. A l’avant, mes parents se résument à deux silhouettes sombres et fixes, tellement fixes, je ne saurais pas dire pourquoi c’est important mais ça l’est. Sur le tableau de bord scintillent des voyants rouges, verts et bleus que je ne comprends pas encore tandis qu’à l’extérieur flottent mollement les phares écarlates des voitures que l’on suit et fusent en sifflant les dorés de celles que l’on croise. La nôtre de voiture vibre sourdement comme un chat qui ronronne, l’autoradio crache un léger cafouillis de voix qui me paraissent lointaines et au-dessus desquelles se coulent parfois les chuchotements ouatés du conducteur ou de son copilote. Je sombre et lorsque je me réveille, tantôt la voiture est arrêtée, silencieuse, toute baignée de la lumière jaunâtre de réverbère d’une quelconque aire d’autoroute, tantôt elle file dans celle plus franche de l’aube naissante, sur une route de campagne, la ville n’étant déjà plus qu’un souvenir ténu. Maintenant que je repense à tout ça, je réalise que j’ignorais complètement comment mes parents organisaient nos vacances. Je ne sais pas si l’on peut considérer cela normal à notre âge d’alors ou si c’était là faire preuve d’un déplorable manque de considération mais honnêtement, avec le casse-tête que représentait le remplissage du sac à dos, et quelle cassette « France Inter » vais-je écouter en boucle dans la voiture, c’est tout juste si l’on s’intéressait au nom du bled dans lequel on allait passer les trois prochaines semaines. Peu importait j’imagine, tant que l’on pouvait pieuter dans une tente, construire des cabanes et des arcs qui tirent de travers, et jouer à la Game Boy allongés dans l’herbe. Étonnez vous après ça que mon père fut de mauvais poil, le jour du départ, quand il devait remorquer cette bande de petits ingrats. Bref… Ce qui est sûr, c’est qu’on ne savait pas précisément dans quel camping nous allions installer notre camp de base puisque la première étape de la matinée consistait à en faire la tournée, avec un accord tacite entre adultes et gamins, pas d’usine à gaz pour les premiers, toilettes et douches potables pour les seconds – avec un dédain tout particulier pour la chiottes à la turque. Puis une nouvelle demeure s’érigeait au milieu de la cité de toile et les jours s’écoulaient paisiblement au rythme périodique du fameux système en triptyque de lutte contre l’oisiveté. Un jour pour le père, un pour la mère et le dernier pour les enfants, et plus concrêtement de la randonnée ou de la visite culturelle les deux tiers du temps pour finir sur un « Rocher des aigles », une « Montagne aux singes », une grotte ou un château fort, autant de violeurs de porte-monnaie qui font rêver les mouflets et qu’on retrouve par pacs de douze dans chaque région de France et de Navarre. En somme, de quoi satisfaire les désirs des gosses tout en leur enseignant en double ration les vraies valeurs des choses. Toujours est-il que cette année là devait finir en apothéose, le baptême du feu de la grande randonnée pour nous autres garnements, quatre jours et trois nuits de balade, sac au dos, dans notre bonne vieille Lozère, avec au programme quelques bonnes suées, de la cueillette de fruits des bois sur les bas-côtés, une nuit en gîte d’étape qui allait devenir mythique pour ses délicieux petits pains tout droit sortis du four et ses histoires d’abbés livreurs de picrate en 4×4 noir métallisé, suivant d’un camping sauvage sur les terres de la bête du Gévaudan. Il n’en fallut pas plus pour que mon cousin le roi du bon mot, des étoiles dans les yeux et des trémolos dans la voix, baptise notre aventure d’un surnom qui allait passer à la postérité, la Grande Marche, première du nom. Et de Grande Marche à Great Walk, n’y a-t-il pas qu’un infime pas linguistique ?

Mais au-delà du levier nostalgique, le système des Great Walks, c’est avant tout et à la fois l’arnaque et l’idée du siècle, ou comment profiter un maximum du tourisme tout en en limitant les désagréments. C’est la soif d’air pur et de grands espaces, l’appétit de la baroude qui vous ont fait lorgner la Nouvelle-Zélande d’un œil avide ? D’une façon ou d’une autre avant ou durant votre séjour, vous serez forcément orienté vers au moins l’une de ces neuf randonnées « à ne pas louper ». Ne cherchez pas à les ignorer, le plan marketing est tout simplement trop béton pour y échapper. La preuve, malgré des prix parfois prohibitifs (1), il faut s’y prendre plusieurs mois à l’avance pour avoir une place sur la Milford track en été. De quoi grincer des dents, mais pas forcément pour toutes les mâchoires. Un gars de Nelson rencontré un soir au bivouac me confia en effet que l’objectif de ces Great Walks était essentiellement de canaliser l’attention du touriste. En somme, le DOC sacrifiait sciemment une portant raisonnable du territoire néo-zélandais à la vindicte étrangère afin que le reste demeure authentique et sauvage, laissant aux autochtones le champ libre pour profiter de leur terre vierge de toute pollution populacière. Et de fait, ajouta-t-il avec un sourire complice, la partie immergée de l’iceberg est de proportions gargantuesques et toute aussi digne d’intérêt, avant de m’en fournir la preuve par l’exemple en me donnant deux ou trois références de son propre cru.

Mouais, bel et bon mais alors que je passais sous l’arche maori marquant le début du parcours, je ne savais encore rien de tout cela et l’aurais-je su, sans doute aurais-je quand bien même préféré me faire la main, ou plutôt le pied, sur quelque chose de pas trop hardcore. D’autant que forte de sa position à l’écart des circuits touristiques traditionnels et de ses tarifs relativement acceptables, la Lake Waikaremoana track est sans doute la moins Great Walk des Great Walks. Mais revenons à nos moutons… A cette altitude modérée – pas plus de 1200 mètres – le bush recouvrait même les arêtes et sommets des massifs les plus élevés et vu d’en haut, le lac apparaissait comme une large flaque bleue profond nichée au fond d’une cuvette de mousse duveteuse. Le sentier ne quittait d’ailleurs que rarement le couvert des arbres, par exemple là où un cours d’eau au débit assez conséquent avait transformé son embouchure dans le lac en marécage, que les arbres boudaient au profit d’une végétation plus basse, flax et autres espèces d’herbes hautes. Toutefois si la fâcheuse tendance du sous-bois à limiter le champ de vision le fait généralement mépriser des randonneurs ; force était de constater que ce sous-bois ci avait un certain cachet. Tortueux et capricieux, quoique toujours impeccablement marqué, le chemin se contorsionnait comme un reptile au milieu de chefs-d’œuvre d’arbre aussi vieux que tordus, certains si grand qu’il fallait se déhancher pour en apercevoir la cime, d’autres affublés de longues barbes de mousse leur pendant des branches, quand ce n’était pas carrément tout un jardin des plantes qui leur parasitait le tronc. A même le sol, le complexe entrelacs de racines s’étendant tel un chaotique grillage de bois vous forçait à regarder constamment où vous caliez vos pieds, tout en offrant des prises bienvenues lorsque la pente se montrait trop raide. Mise à part la première étape, escaladant puis dévalant une crête caracolant à plus de six cent mètres au dessus du niveau du lac, avec quelques jolis points de vue pour récompenser l’ascension, le chemin se contentait la plupart du temps de flirter avec la rive. Des distances relativement courtes, un dénivelé plutôt gentillet, le tout sans même avoir besoin de consulter une foutue carte puisqu’il n’y a jamais qu’une seule direction à suivre, une vraie promenade de santé ! Je ne suis pas vraiment ce qu’on appeler un randonneur de l’extrême, tout ce qui est challenge et poussage de limites, je m’en fous pas mal, alors tant qu’il y a de quoi satisfaire ses mirettes et remplir sa journée, va pour les étapes minimalistes et sans difficulté. Mais ce qui m’a fait évolué de mon impression première de gamin blasant et insatisfait, passant de « Pff, encore de la marche… » à « Qu’attendons-nous pour aller voir du pays !? », c’est un agglomérat de petits riens mis bout à bout, autant de composantes d’une sensation diffuse, profonde et complexe, presque métaphysique ce me semble parfois. Le genre de sensation qui vous fouaille les tripes et vous retourne l’estomac mais que vous seriez bien en peine de comprendre, sans parler de l’expliquer. Barouder dans de sauvages contrées fait sans conteste partie de l’équation, sans pour autant se suffire en lui-même pour la résoudre. La randonnée telle que je la conçois n’est pas un loisir d’ermite. Sûr que j’apprécie les virées au milieu de nulle part sans rien en vue qui pourrait attester de la présence humaine, mais j’affectionne tout autant les traversées intempestives de village, y sentir pulser faiblement une vie discrète, silencieuse, et saluer cordialement le vieux Gérard assis sur son muret avec sa canne, sa casquette et son air revêche, j’aime aussi les passages en ville, les ravitaillements au supermarché au milieu d’une orgie de sons et de couleurs, l’impatience de toutes ces fourmis affairées contrastant avec l’insouciance bienheureuse du vagabond, puis le retour au calme, rassasié de vacarme. Puis j’aime pouvoir façonner moi-même mes propres itinéraires, quitte à parfois dire merde aux sentiers balisés, j’aime ce doute qui vous fait froncer les sourcils et consulter fiévreusement la carte lorsque ce que voient vos yeux ne vous dit rien qui vaille. C’est tout cela et plus encore, la randonnée. Alentour quelque chose bourdonne, quelque chose vit, quelque chose meurt et toi, tu ne fais que passer. Mais ne faire que passer, ça aiguise les sens, ça fait de toi un témoin qui met son moi à l’écart pour laisser tout le reste lui exploser à la gueule, un feu d’artifice d’actions, de réactions, de causes et d’effets qui contribuent à faire du monde ce qu’il est.

(1) Jusqu’à 300$ pour trois à quatre jours de randonnée sur l’une ou l’autre des Great Walk de Fjordland National Park, incluant le transport en bus ou bateau, le cas échéant – car ces itinéraires sont la plupart du temps des allers simples – et les nuitées dans des refuges propres et bien tenus mais rudimentaires. N’espérez pas plus qu’un matelas en dortoir, de l’eau courante et de quoi réchauffer votre dîner, malgré le prix.

mar 19 13

Sur la route : la péninsule orientale (2ème partie)

by Le hobbit

Mes songes étaient doux et soyeux comme une écharpe en poils de possum, chauds comme l’étreinte d’une femme lorsque ce putain de réveil m’en extirpa par la peau du cou à quatre heure du matin. Dehors ne s’entendaient que les gémissements plaintifs des bourrasques de vent et il faisait encore nuit noire. « Au moins sommes-nous dans les temps », me dis-je en déglutissant péniblement la pâte matinale qui me garnissait l’intérieur du palais. Me redressant tant bien que mal, toujours engoncé dans mon duvet, je tournai gauchement la tête – dans les deux sens de l’adverbe – vers une vitre éclaboussée de crachin et ne pus retenir un juron. Pas bon, ça… Carrément pas bon du tout, voire… Tâchant de ne laisser aucune ouverture au pessimisme, j’entrepris de réitérer l’exploit quotidien consistant à enfiler mes fringues SANS quitter le sac de couchage, fastidieux manège permettant de ne pas s’exposer trop brutalement au froid extérieur, au prix bien dérisoire d’une séance de gesticulations pataudes il est vrai parfaitement ridicules. Puis, ne mettant le nez dehors que cinq petites minutes, le temps de saluer mes compagnons de galère et d’aérer mes traits tirés, je balançai mon derrière sur le siège conducteur et réveillai ma voiture en sursaut à grands coups de clé dans le contact.

C’est une Frodomobile encore bougonne et bouffie de sommeil qui se traîna pesamment hors du camping. Ayant spontanément pris la tête des opération, privilège de l’âge, c’est à moi qu’échut la responsabilité de pourfendre les ténèbres, feux de route au taquet de l’estoc. Et il y avait de quoi faire un joli massacre, mise à part la trentaine de mètres éclairée par mes phares, c’était la fête à l’obscurité, le festival du noir, la kermesse de la cécité… Tout juste distinguais-je, se rapprochant chaque minute un peu plus, la silhouette sombre et massive d’un relief montagneux tandis que dans mon rétroviseur scintillaient, scrutatrices, les lumières de mes amis allemands. De temps à autre apparaissait au milieu de la voie le reflet vert pâle de deux lueurs jumelles, mirettes nyctalopes de quelque animal nocturne qui, excepté ce crétin de possum qui manqua de peu finir sous mes roues, s’éclipsait fissa sans demander son reste. La route s’étendit ainsi droite comme un « i » sur deux bons kilomètres avant de rallier la côte, pile à la base de l’escarpement rocheux. Ce dernier ravalant brusquement son aérienne fierté pour se prosterner à pic devant la rage écumante des flots, le piste ne pouvait poursuivre son petit bonhomme de chemin qu’en longeant la falaise, se rétrécissant parfois tant et si bien qu’il m’arriva plus d’une fois de lorgner avec appréhension le vide à ma gauche, et les blocs de pierre éclatés parsemant la « chaussée » étaient on ne peut moins aptes à me rassurer. Une séance de varappe à flanc de falaise qui me parut rien moins qu’interminable. En grignotant la paroi, l’eau avait laissé la même empreinte qu’une rangée de quenottes mordant dans un morceau de fromage et l’on ne s’extirpait d’une trace de dent que pour plonger dans une autre. Une demi-douzaine de tours de ce lassant manège plus tard, la piste consentit enfin à s’élargir de nouveau, descendant placidement dans l’écrin rassurant d’une nouvelle vallée. Au loin, surplombant tout cela d’un air altier et bravant aussi bien la nuit que le mauvais temps, se laissait deviner le phare du cap duquel jaillissait en tournoyant une longue et fine lance de lumière, perçant la masse de ténèbres qui faisaient tout de suite moins leurs malines. Il y avait quelque chose de profondément réjouissant à contempler ce spectacle ici, aux confins de nulle part alors que seul s’entendaient, jusqu’à couvrir le ronronnement du moteur, le fracas tonitruant des vagues et la plainte glacée de la bise matinale. L’appréhension ne mit qu’un court instant avant de prendre ses cliques et ses claques, remplacée par une sorte de ferveur sardonique et triomphante qui peignit mon visage d’un sourire que d’aucun aurait jugé fol. Mais hé, comme je te les aurais superbement ignorés, moi, les rabat-joie tueurs d’allégresse et fronce-narines, tout à mon plaisir d’être, d’exister, de respirer, et fort d’une certitude ô combien rare, celle de faire tout cela au bon endroit, au bon moment.

Il pleuvait lorsque nous parquâmes nos montures au bout du chemin, pleuvait encore alors que nous enquillions les quelques sept cent marches de l’étroit et glissant escalier se hissant jusqu’au phare et pleuvait toujours lorsque enfin arrivés à son pied, hors d’haleine et soupés de la belle façon, nous accueillit une vue splendide en monochrome de gris, quoique sombre les gris, sa Majesté du soleil n’ayant pas encore daigné sortir un orteil de sous l’édredon. Considérant les seaux d’eau qui nous tombait sur le coin de la figure durant l’ascension, nous n’avions pas vraiment de raison de jouer les étonnés mais que voulez-vous, on peut bien l’attendre, la déception n’en perd pas pour autant son goût saumâtre de vieux vinaigre rance. Mais parce qu’après avoir fait tout ce chemin et s’être lever avant les moines, il n’était pas question de partir comme ça, la queue toute penaude entre les guibolles, nous attendîmes. Sous la pluie, faute d’abri, capuche relevé et mains dans les poches, les épaules voûtées et sur le visage cette expression constipée qui va de pair avec le crachin dans la gueule. Toutefois on eut beau voir défiler les quidams, se radinant engoncés dans des imperméables tous plus criards les uns que les autres pour se heurter au même implacable mur de coton, aucune éclaircie ne fit mine de pointer le bout de sa trouée, et c’est misérablement vaincus que nous dévalâmes les marches en sens inverse, près de deux heures après les avoir montées. Vaincu, Tillmann l’était en tout cas sans l’ombre d’un doute, avec son négativisme à toute épreuve qui ne pouvait que lui faire considérer la mésaventure comme un cuisant échec. Pour ma part, je restais bien content que le hasard nous ait réunis la veille, ravis qu’ils m’aient motivé à me lever si tôt pour conduire dans cette ambiance irréelle et l’euphorie que j’avais ressenti en apercevant dans le lointain la lueur du phare crever l’obscurité resterait gravée au fer rouge dans ma mémoire. Si j’avais retenu quelque chose de ces derniers jours, c’est qu’il est rarement judicieux de cracher sur l’étincelle qui nous permet d’y voir lorsqu’on avance à tâtons dans le noir.

Si quelqu’un m’avait dit ce matin-là, alors que je regagnais lessivé ma voiture, que je passerai l’après-midi sur la plage, pieds nus sous un soleil de plomb, je lui aurais doucement rigolé au nez. Et pourtant, le ciel de Tokomaru Bay – à mi-chemin entre Te Araroa et Gisborne – était bel et bien vierge de toute présence nuageuse lorsque je m’y garai quelques heures plus tard. Mise à part la bonne vieille SH35 qui tremblait régulièrement sous le passage d’un poids lourd tractant citerne ou troncs fraîchement coupés, la plupart des rues du village étaient vide, et une bonne partie des bâtiments eux-même semblaient abandonnés. Devant l’épicerie, un type à moitié endormi sous sa casquette se balançait nonchalamment sur sa chaise, ne relevant les yeux que pour saluer d’un signe le passant, connu ou inconnu. Une centaine de mètres plus loin, un trio de maçons en marcel, casque orange fluo vissé sur le crâne, s’affairait autour d’un bâtiment à demi construit tout en guignant avec envie la petite vingtaine d’adolescents occupés à s’égosiller tapageusement sur la plage. Ils s’égosillaient en jouant au volley, en se baquant et même en flirtant, au point qu’en voir s’égosiller en piquant un roupillon ne m’aurait guère étonné. Ça passe son temps à gueuler à cet âge, à se demander pourquoi… Ajoutez à cela les cigales meublant ce qui restait de silence avec leurs infatigables kss-kss et vous teniez la parfaite après-midi estivale, de celles qui vous font sombrer dans une délicieuse torpeur, comme une hypnotisante incitation au far niente. Succombant à un accès de faiblesse – ainsi qu’à l’appel de la douche, que je boudais depuis bien quatre ou cinq jours – je résolus de rester, mais pour une nuit seulement, à l’auberge de Brian, un petit backpacker de caractère avec vue plongeante sur la mer.

A l’époque où il n’y avait pas de SH35 pour relier Gisborne à la péninsule, Tokomaru Bay jouait un rôle majeur dans l’activité de prédilection des environs, le commerce de la viande. Les futurs gigots étaient acheminés de l’intérieur des terres à l’abattoir situé à l’extrême nord de la baie avant de finir – en morceaux – à fond de cale, voguant vers d’autres horizons. En l’absence d’infrastructures portuaires, la manœuvre consistant à transborder la marchandise de la berge aux tréfonds des navires était à la fois délicate et dangereuse (1), aussi le nombre croissant d’éleveurs tentant leur chance dans la région motiva la construction d’un interminable ponton auquel pouvaient directement s’amarrer des bâtiments de taille moyenne. Un ponton qui supporta le passage d’un nombre incalculable de tonnes de viande morte jusqu’à l’apparition de la route, qui mit le coup de grâce au fret maritime local. Exceptés les légendes, us et coutumes maoris mis en avant un peu partout, ce genre de reliquat de l’époque coloniale constitue l’un des seuls mets historiques à se mettre sous la dent en Nouvelle-Zélande. Et à quelques détails près, la colonisation se déroulait toujours de la même façon, comme je pus m’en rendre compte par la suite à Tolaga Bay, Wairoa et Golden Bay. Guidés par des autochtones, les colons européens se frayaient un passage à la machette au milieu d’un bush sauvage et sans manière, tout ça pour s’installer en plein milieu de la pampa où ils s’obstinaient à élever du bétail ou cultiver du flax – lin néo-zélandais dont les maoris se servaient pour confectionner vêtements parures et paniers – jusqu’à ce qu’un entrepreneur vénal viennent leur renifler l’arrière-train. La suite était invariablement la même : essor, ponton, route et quelques dizaines d’années plus tard, tourisme auquel on devait, il faut tout de même porter cela à son crédit, la rénovation de la vieille structure de bois qui faisait autrefois la richesse du coin. L’ancien abattoir n’avait pas eu cette chance, lui. Laissé à l’abandon après le licenciement de toutes les petites mains y abattant le hachoir – ce qui en passant expliquait la transformation de la bourgade en ville fantôme – le bâtiment entrepris progressivement son retour à la Nature, laissant la sylve lui ronger les entrailles et sa toiture se décomposer tandis qu’une rivière traça son chemin au travers de son abdomen. Les tags recouvrant ça et là les murs ainsi que les cadavres de bouteille éparpillés sur le sol au petit bonheur la chance étaient autant de preuves que l’homme n’avait pas tout à fait oublié l’endroit, quoique de façon épisodique et très certainement nocturne, mais alors que je vagabondais sans but précis à l’intérieur de son énorme panse, contemplant avec une sorte de révérence muette les restes brisés de l’édifice, rien ne résonnait plus entre ses murs lézardés qu’une rumeur paisible et harmonieuse. Après avoir camoufler tant de mises à mort, l’abattoir avait lui-même mis la tête sur le billot et la forêt avait recouvert son cadavre avec la légèreté d’un linceul, comme pour étouffer les échos de rage, de résignation et de désespoir résonnant dans ses pièces vides, comme pour faire oublier qu’ici même, il y a de cela bien longtemps, des dizaines de personnes avaient dû faire une croix sur leur avenir.

Lorsque je rentrai à l’auberge en fin d’après-midi, j’y découvris, ô surprise, mes valeureux compères de coïncidence qui, comme de par hasard, avaient choisi de s’arrêter dans le même bled, à la même auberge. La soirée fut cependant d’un tout autre genre que la précédente, passée propre comme un sous neuf à taper le carton tout en ressassant de vieux souvenirs du Canard, tandis que de la terrasse nous parvenaient les propos étouffés de Brian et de sa tenancière sexagénaire. Une histoire amusante qu’elle avait, la tenancière. Divorcée à cinquante piges, elle s’était alors laissée piquer du virus du voyage et s’était retrouvé à bosser quelques mois à Gisborne, d’où elle s’enfuyait chaque week-end – et on la comprends, vu le bled merdique que c’est – pour profiter de la vue de l’auberge ici, à Tokomaru Bay. Aussi, lorsque Brian décida qu’il était temps de rendre les armes, quelques années plus tard, l’appela-t-il pour lui proposer de l’assister pour le chant du cygne de l’établissement. Ce qu’elle accepta, en souvenir du bon vieux temps. Je fus seul à veiller tard dans le salon ce soir là, compilant les notes des quatre jours précédents, ce qui ne m’empêcha pas de reprendre la route sous un ciel rougeoyant le lendemain matin, laissant derrière moi la péninsule aux mystères pour sauter à pieds joints dans la civilisation.

(1) Les chariots, tractés par une paire de chevaux, entraient à hauteur de jarret dans l’eau, puis s’amarrait à une chaloupe, laquelle se chargeait de convoyer la barbaque à bord. On imagine à quel point ce devait être aisé par gros temps…

mar 19 13

Sur la route : la péninsule orientale (1ère partie)

by Le hobbit

A l’est de Whakatane, la surcharge de villas de luxe et autres stations balnéaires propre à Bay of Plenty se métamorphosait brusquement. Alors qu’il descendait posément jusqu’alors en direction du sud-est, le profil côtier se cabrait d’un coup vers le nord, dessinant l’abrupte silhouette d’une péninsule qui s’enfonçait comme une masse d’arme dans le flanc de l’Océan Pacifique. Opotiki, petite bourgade de bord mer aux charmes aussi suaves que ceux d’un putois estropié (1), où je ne m’attardai que quelques minutes pour prendre mon petit-déjeuner, marque la frontière de cette contrée sauvage et inhospitalière où relief abrupt et circulation délicate maintiennent les courageux qui y résident – dont une forte proportion de maoris, la plus forte du pays – dans une situation de semi-autarcie. De fait, mieux vaut vérifier le contenu de son garde-manger comme de son réservoir avant de se lancer sur les 330 kilomètres d’asphalte et de gravier ralliant Gisborne par la côté, car commerces et pompes à essence sont aussi rares que foutrement onéreux, et les points de retrait de liquide tout simplement inexistants. Sur le flanc ouest, le long ruban noir de la SH35 ne se désenlace quasiment jamais du trait côtier, bondissant d’une baie à l’autre à force de périlleuses reptations à flanc de falaise. Mis à part les marae qui y pullulent – chaque hameau traversé réclame le sien, que ce soit pour dix ou cinquante zigues qui se battent en duel – parfois un cimetière solitaire étalant sa trentaine de tombes noyées dans les herbes folles au beau milieu de nulle part, ou cette petite église resplendissante de blancheur faisant face à l’horizon, où le bleu de l’océan embrasse l’azur du ciel, il n’y a pas grand chose d’autre à faire dans le coin. Juste passer comme une bourrasque et s’arrêter de temps en temps pour profiter de la vue, réveiller l’appareil-photo et savourer la caresse des embruns.

Avant d’atteindre le plein nord de la péninsule, la route bifurqua vers l’est pour s’enfoncer dans les terres, coincée entre le massif des Raukumora Range, vide de toute présence humaine, et un ultime soubresaut montagneux avant la vertigineuse plongée dans l’eau. Empruntant une étroite route goudronnée s’écartant de la voie principale au milieu de verts pâturages ovins, quitte à se transformer plus loin en piste de terre battue bosselée, je finis par déboucher cahin caha au fond d’une crique encaissée, sur une plage de galets noirâtres que faisaient gémir les assauts inlassables et cinglants des vagues. De sombres récifs à la silhouette dentelée saillaient de toute part, me donnant la désagréable impression de m’être égaré entre les mâchoires de quelque titanesque engeance tellurique, et le silence ouaté que perturbait seul le ressac tout comme l’épais rideau de coton gris voilant le firmament attestaient d’une volonté caractérisée de pourrir d’autant plus l’ambiance. Je n’étonnerai personne en affirmant que le pélo moyen tend à priser davantage les ciels dégagés que ceux encombrés de vilains nuages, voire de vilains nuages suintant de pluie. Dans le cas de l’itinérant solitaire, le terme « préférence » serait toutefois un tantinet trop faible. Et bien oui, imaginez donc cet irrécupérable crétin qui où qu’il aille n’y reste jamais bien longtemps, sans autre sanctuaire qu’une voiture qui malgré toute la bonne volonté du monde aurait bien du mal à faire oublier le caractère étouffant de sa poignée de mètres carrés. Pour qui occupe les chausses d’une telle andouille, le soleil devient un ami dont il ne peut que difficilement se passer. Qu’il rayonne sur sa peau ou fasse scintiller le sous-bois d’un millier de tâches iridescentes et c’est comme si le concept même de liberté acquérait tout son sens. L’air emplissant les poumons fait l’effet d’une apaisante ivresse, sans la menace de la gueule de bois, et il n’est point de légère brise qui n’appelle sur les lèvres un sourire de bienheureux. C’est difficile à expliquer tant cela se ressent. Comme si l’on faisait corps avec l’élan du temps, diluant souvenirs et espérances dans une cacophonique explosion de sensations. Mais que l’astre roi se cache et le chaleureux écrin qui enveloppait la poitrine se retrouve comme broyé par un étau implacable. Et lorsqu’il en vient à se craqueler, doutes, craintes et nostalgie saumâtre se jettent comme un seul homme au travers des fissures. L’habitude et le temps qui passe auraient vite fait d’atténuer ces symptômes, parce qu’il n’est point de félicité dont on ne se lasse ni de douleur à laquelle on ne se fasse, c’est à la fois la malédiction et la veine du genre humain, mais en ce quatrième jour d’errance, à peine sorti des jupes de ma mère, si j’ose dire, le moindre changement de luminosité suffisait à foutre le merdier dans ma caboche. Assis seul sur les galets de cette plage au je-ne-sais-quoi de crépusculaire, devant un casse-croûte plus rédhibitoire tu meurs – et quoiqu’il y ait « raidi » et « bite » dans raidi-bite-oire, n’allez pas pour autant imaginer que ce déjeuner avait quoi que ce soit de bandant, ce serait vous planter l’auriculaire de Gargantua dans les mirettes – je fus soudain pris de l’irrépressible envie de parler à quelqu’un, n’importe qui, le premier venu en somme. Et le premier venu en l’occurrence, ce fut Phil, pêcheur à la mouche dans la cinquantaine qui paraissait avoir plongé son visage rougeaud dans un plein saladier de crème solaire. Sa femme Anne-Marie et lui-même engloutissaient le fruit de ses jetés-déhanchés de cane à pêche à l’arrière de leur van (2) lorsque je me pointai, la bouche en cœur et la gueule enfarinée. Il me faut alors remercier une fois de plus la légendaire affabilité kiwi, car non contents de me refiler un siège où poser mon cul, une bière où tremper mes lèvres et de jouer de nouveau de la perche en carbone pour garnir le fond de mon estomac d’un poisson bien frais, il me donnèrent également leur adresse en m’affirmant que si jamais je passais à Christchurch, j’avais intérêt à m’inviter dîner chez eux si je voulais conserver mes genoux, et je dois avouer que c’est d’humeur bien plus guillerette que je repris la route une petite heure plus tard, direction Te Araroa, le bled le plus à l’est du pays.

De dimensions modestes et exhalant de puissants relents d’abandon évoquant tout autant l’exode rural que l’invasion spontanée de morts-vivants, comme tous ses petits camarades depuis Opotiki, Te Araroa sort néanmoins du lot pour deux raisons. La première, jaillissant de la cour de l’école telle une énorme fontaine de bois, est difficile à louper. Surnommé Waha O Rerekohu, ce pohotukawa de plus de trois siècles est si large qu’il faut se tenir sous sa ramure pour constater que c’est bel et bien un arbre unique et non tout un bosquet. Se réfugier sous ses frondaisons ferait presque l’effet d’un acte pieux tant l’enchevêtrement à la fois harmonieux et désordonné de branches s’extirpant du tronc telles autant de tentacules figés, s’emberlificotant les unes dans les autres jusqu’à n’être pas plus épaisses qu’une allumette, respire la dignité. Un temple de bois vivant, tout aussi impressionnant à sa modeste façon que les plus majestueuses cathédrales de pierre. La seconde raison sauvant Te Araroa de l’insignifiance se trouve au-delà d’un étroit pont de béton, une seule voie de circulation comme la plupart de ses confrères, à croire que le ministère des ponts et chaussées néo-zélandais est trop à la dèche pour enjamber les cours d’eau à deux voies, et zigzague sur vingt bornes entre océan déchaîné et austère montagne, la route d’East Cape, premier bout de terrain du pays à voir le soleil se lever le matin. Sur le chemin, non loin de l’extrémité de la piste y conduisant se trouve la dernière aire de camping avant la fin du monde, juchée sur un mamelon de gazon battu par les vents où sont laissées à l’abandon un couple de bicoques délabrées (4).

J’y rencontrai Janet, Mélinda et leurs filles, Azenor et Gaïa, à qui je filai un petit coup de main pour remplacer une roue qui avait eu l’idée perverse de crever en route. Lui bossait dans la micro-électronique, elle était docteur en bio-chimie, tous deux au CEA de Grenoble d’où ils s’étaient enfuis pour vivre quelques mois sur la route en famille. Lui était français, elle était allemande, et si Azenor zozotait sans discontinuer dans un français haut perché, Gaïa pour sa part babillait timidement un dialecte bien à elle composé d’un alliage hétéroclite de langue française et teutonne. Trop content d’avoir un interlocuteur sous la main, quand bien même fût-il francophone, je m’empressai d’accepter leur invitation à dîner de concert sous l’abri qu’offrait leur van au vent. Entre potage de légume, haricots baignant dans leur sauce écarlate et bol de ramen, la discussion fureta du côté des joies et peines de la recherche française, s’aventura un moment du voyage et de la vie nomade pour enfin planter sa tente sur les avantages et inconvénients de l’achat ou de la location de maison ou d’appartement. Sur le sujet, Janet avait fait sa petite enquête et il était formel. Si l’achat était toujours plus intéressant à terme pour un appartement de taille modeste, la location revenait sur le devant de la scène lorsque gonflait la surface. A condition de mettre chaque mois de côté la différence entre le loyer et le crédit à rembourser sur un compte épargne, le tout tenant compte de l’inflation prévisionnelle entre autres petits détails à la con, Janet affirmait qu’au bout de quarante ans, louer vous faisait économiser plus d’argent. Considérant ma crasse ignorance de la chose immobilière, ce n’est certainement pas moi qui allait le contredire. Toujours est-il que je ne pus m’empêcher, alors que je rejoignais ma voiture, de laisser s’étaler sur ma figure un sourire des plus narquois en nous voyant deviser de sujets si terre à terre dans un endroit si sauvage et mystérieux, à l’écart de tout. Un sourire qui ne fit pas long feu, se muant brusquement en « o » de stupeur lorsque je vis apparaître deux visages qui ne m’étaient pas tout à fait inconnus.

Tillmann et Peter, car c’était eux (5), furent tout aussi stupéfaits lorsqu’ils reconnurent ma sale ganache hirsute. Se retrouver l’exact même soir dans un endroit aussi improbable, si ce n’était pas la coïncidence du siècle au moins y avait-il de quoi s’espanter. Aussi nous espantâmes-nous, à grand renfort de sourires incrédules et de claques dans le dos entre deux grelottements. Déçus par leur passage à Rotorua, les deux compères s’étaient manifestement laissés tenter par une expérience un peu moins bling-bling. Ils n’étaient certes pas les membres du Canard avec qui j’entretenais la plus forte complicité mais l’incongruité des retrouvailles aidant, nous convînmes rapidement de joindre nos forces pour rendre hommage au soleil levant sur les hauteurs d’East Cape, le lendemain matin.

(1) Mais aussi, qui a jamais prétendu vouloir visiter la Nouvelle-Zélande pour son environnement urbain ? Si les grosses agglomérations ont déjà bien du mal à se trouver une personnalité, que dire de leurs consoeurs de taille réduite, toutes bâties sur le même modèle – ou peu s’en faut – froidement pratique et sinistrement moderne. Mise à part de trop rares exceptions, les bâtiments n’ont aucune gueule et pas plus d’histoire. De Cape Reinga à Stewart Island, vous trouverez partout le même plan des rues à angles droits, les mêmes imposants auvents devant les boutiques et de la tôle, toujours de la tôle, encore plus de tôle. Les particularités régionales en terme d’architecture, ici ? Connaît pas ! Je vais passé pour un pète-sec à râler de la sorte mais ne vous y trompez pas, je tiendrai un tout autre discours sitôt que le béton se sera volatilisé sous mes pieds. Comme je le confiais au début de cet aparté, ce n’est certes pas pour me faire citadin que j’ai choisi l’antipode…

(2) Le genre qu’on voit un peu partout sur les routes néo-zélandaises, vert et violet avec matelas pliable, cuisine aménagée, réfrigérateur et tutti quanti.

(3) Appelé également Christmas tree en raison des imposantes fleurs rouges qui les recouvrent presque entièrement à la période de Noël, mais peut-être que je radote.

(4) On trouve de ces campings simples et sans froufrou un peu partout le long des routes. Entretenus par le DOC, ils ne proposent souvent rien de plus que des toilettes, parfois de l’eau potable et de quoi faire un barbecue tout en s’abstenant d’atomiser le porte-monnaie. Mais 12$ pour un bout de terre où parquer sa voiture, ça reste un tantinet abusé, vous en conviendrez j’espère. Aussi profitai-je de l’absence de plancton pour frauder sans vergogne, non sans me promettre à l’avenir d’éviter ce genre de piège à cons. Il y a bien assez de petits coins discrets où planquer sa bagnole sans gêner quiconque pour ne pas aller se faire malhonnêtement délester de l’oseille là où on vous dit de faire.

(5) Rappelez-vous, les deux allemands opiniâtres du Canard.

mar 2 13

Sur la route : entrée en matière

by Le hobbit

Encore passablement hérissé par mon ultime mésaventure Taurangienne, c’est en grinçant des dents que je quittai la ville, tout voûté sur mon volant et la vitre grande ouverte pour brandir au-dehors un poing rageur tout en distribuant aux automobilistes alentours des regards noirs de suie. La rancune ne m’empoisonna toutefois pas bien longtemps le cerveau – rancune contre quoi, d’ailleurs, moi-même, le Destin, Bernard Madoff ? – chaque kilomètre avalé contribuait à me libérer un peu plus de son influence et lorsque enfin mes roues se posèrent en territoire inconnu, en l’occurrence un long ruban de bitume longeant la côte sur une cinquantaine de bornes, elle avait tout à fait disparu. M’arrêtant pour déjeuner dans un quelconque village de bord de mer, je rassemblai à la va-vite au fond de mon sac à dos de quoi me faire un petit frichti puis m’allongeai langoureusement, sourire béat sur les lèvres et doigts de pied en éventail, face à l’océan. A gauche comme à droite s’étendait à perte de vue une longue plage de sable fin et pour autant que je pouvais en juger, j’étais bien le seul con de touriste à en polluer l’espace – de ma présence seulement, je vous rassure, pas non plus un cochon le lascar. Me laissant tranquillement rôtir au soleil, je savourai avec extase le doucereux sentiment de n’avoir point à me soucier du lendemain. Libre… Enfin ! Comment ça, j’en fais des tonnes ? Laissez donc ce naïf petit bonhomme en profiter, bande de corniauds, ce n’est pas comme si sa première nuit en solitaire allait bien assez tôt ramener ses pieds velus sur terre…

A quelques cent kilomètres de Tauranga en suivant le trait côtier, Whakatane (prononcez « Fakatané ») fut la première ville que je marquai d’une belle croix noire dans mon Atlas du voyageur, alors que je rêvassais encore de mes futures aventures entre les murs du Canard. En elle-même sans grand intérêt, la bourgade tirait sa notoriété de l’île mouillant au large de ses côtes, quoique trop loin pour en être aperçue à l’oeil nu. White Island, petit caillou chauve et fumant, abrite le volcan le plus actif du pays, et ses fumerolles ainsi que le spectre bariolé de couleurs rouges, jaunes et turquoise dont ses eaux acides teintent la roches et les flots alentours rendent selon les ouï-dires l’endroit plus que digne d’intérêt. Aussi avais-je booké un bateau assez tôt le lendemain matin pour y traîner mes grolles, sous réserve bien sûr, me prévint la préposée au standard, que la météo fut clémente. Loin de bouillir d’effervescence en cette fin d’après-midi gâtée par le soleil, le patelin bruissait d’une activité comme qui dirait crépusculaire. Dans les rues, les vitrines de magasins fermés depuis quelques heures déjà n’arrêtaient que de trop rares badauds et qui ne s’attardaient guère, reprenant leur chemin d’un pas leste et sans un regard en arrière vers quelque rendez-vous vespéral. Aux terrasses des cafés s’entêtaient bien une poignée de clients désœuvrés qui, même lorsque chope ou tasse était vide, ne faisaient pas pour autant mine d’être pressés de partir, mais le balais mollasson des serveurs, certains se permettant même de bailler aux corneilles ou de tailler le bout de gras avec la clientèle récalcitrante, trahissait une fin de service imminente. Une heure plus tard, Whakatane s’était transformée en ville fantôme, la chaude lumière du soleil déclinant n’éclairant plus que des trottoirs vides. Restaurants et pubs avaient pris le relais des cafés mais leurs portes grandes ouvertes n’exposaient que tables et chaises sans vie, la rumeur étouffée de conversations et de bruits cinglants de vaisselle émanant de la cuisine attestant seul du coup de feu à venir. Il y avait dans l’air un sentiment d’attente, comme si la transition de l’après-midi à la soirée nécessitait que chacun rentre chez soi un moment s’asseoir dans le canapé du salon pour s’y ouvrir un bière en regardant je ne sais quelle connerie à la télé ou se lancer une partie d’un jeu quelconque. Et pour quelqu’un qui n’a d’autre chez-soi que sa voiture, cet instant est un brin déplaisant, et vicieux par-dessus le marché, car il n’est pas si facile au début de mettre le doigt sur ce poids qui vous comprime ainsi le cœur et vous rend vulnérable à la nostalgie du foyer. Tiens le toi pour dit, toi voyageur qui me lit, garde-toi bien de t’aventurer en ville lorsque le soleil décline si tu ne veux pas que le chant mélodieux de la sirène du sédentarisme ne vienne érafler tes aspirations au vagabondage. Moi qui n’en savais rien à l’époque, je me retrouvai étrangement déconfit lorsque mes pas me reconduisirent sur celui de la portière de mon appartement à roulettes, lequel se trouvait dorénavant presque totalement seul sur le parking de supermarché où je l’avais laissé. Espérant que remplir ma panse aiderait à me vider la tête – fou comme la promesse d’un bon petit plat peut éclaircir un esprit voilé de nuages – je résolus de préparer ma tambouille du soir, ce pour me rendre que la cartouche de de gaz léguée par le Savoyard qui m’avait vendu la voiture était tout bonnement incapable de s’accoupler avec mon réchaud, et les commerces étant tous déserts depuis belle lurette, j’en fus réduit à me contenter d’un sandwich au thon accompagné d’un pauvre kiwi. Et lorsque je m’allongeai pour dormir, le malaise lui était toujours là, et bien là.

Pour avoir déjà bivouaquer plusieurs fois en pleine nature, loin de toute aire de camping « officielle », c’était un sentiment que je connaissais bien. La désagréable sensation d’être un intrus, avec l’appréhension qui va avec que quelqu’un s’en rende compte et ne vous force à décamper ou pire. Peur la plupart du temps irrationnelle il est vrai, alimentée par cette foutue parano qui me colle à la peau – mais comme disait Saint Pierre, c’est pas parce que je suis paranoïaque que tout le monde est pas contre moi ! A ma décharge, il faut dire que la législation néo-zélandaise n’est pas des plus claire en ce qui concerne le freedom camping. Le guide des Frogs le dit de moins en moins accepté, voire interdit dans certaines régions, tandis que le DOC le prétend autorisé tant que vous passez la nuit à plus de 200 mètres de tout panneau le prohibant, et que vous ne foutez pas le boxon ni n’éparpillez partout vos immondices. Idem quand vous interrogez des collègues voyageurs, certains vous mettront en garde mais presque autant vous rassureront. Bel et bon, mais avec tout ça, j’étais toujours éveillé, raide comme un piquet dans mon quatre mètres carrés vitré, et ne pouvait m’empêcher de lorgner avec insistance toute voiture de police montrant le bout de son capot, redoutant à chaque fois de la voir faire halte pour venir renifler mon pot d’échappement. Il faisait nuit noire lorsque je sortis pour faire mes besoins et à mon retour, j’aperçus deux types louches au loin occupés à fureter autour de ma voiture, jetant des coups d’œil à l’intérieur tout en tentant leur chance sur chacune des portières. Un frisson me foudroya l’échine tandis que je m’imaginais déjà leur courir sus pour défendre chèrement ma monture à coups d’appareil-photo dans la gueule, mais les crapules finirent par s’éloigner, sans doute pas assez téméraire pour péter une vitre – ce qui n’était que partie remise, mais ceci est une autre histoire – et je n’allais certes pas m’en plaindre. Il m’était toutefois devenu clair que l’emplacement n’était pas des plus sûrs, et si je n’avais guère envie de m’éveiller en sursaut au son de la voix rauque d’un flic, le halo éblouissant de sa lampe-torche dans la figure, la cupidité effrontée d’un voleur à la petite semaine me tentait encore moins. Aussi me mis-je en quête d’un sanctuaire plus efficace, si possible au milieu d’autres voitures afin de me fondre dans la masse. Une bonne demi-heure de tournage en rond – et ron et ron petit patapon – plus tard, je finis par me résigner à prendre mes quartiers en face du Marae local, et par m’assoupir, enfin…

Mes yeux se rouvrirent le lendemain matin sur une aube grise. Malgré mes craintes, la nuit ne m’avait point joué de vilain tour, la maréchaussée n’avait pas toqué à ma vitre, pas plus que la pègre l’avait défoncée au pied de biche. Quelle blague que cet aventurier à la manque qui se trouve mal à son aise pour une pauvre nuitée passée sur un parking, n’est-ce pas ? Je m’en claque moi-même les cuisses à les couvrir de bleus, à grand renfort d’éclats jaunis par l’amertume d’un constat navrant, celui que la peur, mesdames et messieurs n’avait pas grand chose à voir là-dedans. Mon malaise, je le tenais d’une engeance autrement plus vicieuse et enracinée dans les tréfonds de mon inconscient : le magnétisme de la norme, cette satanée force qui nous fait répugner à nous éloigner trop de ce que la société de nos pairs juge séant. Hé hé, je vois d’ici certains d’entre vous s’indigner bruyamment à la lecture de ces mots, comme quoi – non madame ! – vous n’êtes certainement pas de sots moutons sans personnalité aux basques d’un troupeaux ne bêlant que ce que bêle le voisin. Ta ta ta, inutile de m’énumérer tous les traits de caractère qui font de votre personne un joyau d’unicité, c’est que je ne voudrais pas le moins du monde renier votre individualité, mais ne sacrifions-nous pas – car oui, je suis du nombre des scandalisés – comme tout le monde à un certain nombre de fondamentaux ? Combien d’entre nous peuvent-ils se targuer de pouvoir se passer d’argent pour vivre ? Combien ne se procurent pas leur nourriture et leurs biens par le biais d’intermédiaires dont ils ne connaissent pas seulement le nom ? Combien ne louent-ils pas ou n’ont-ils pas acheté le lopin de terre où ils résident ? Entendons-nous, je ne prétends pas que ce sont là mauvaises choses – et il y aurait de quoi palabrer des plombes sur notre paradoxale propention à mélanger rébellion et panurgisme – mais simplement que parfois, cet attachement à la « normalité », aussi élémentaire soit-elle, tourne à l’obsession maladive. Passer la nuit dans la cour d’une auberge après avoir payé le droit d’utiliser cuisine et salle de bain ne m’aurait pas causé le moindre souci mais sur ce parking anonyme, sans que quiconque n’en eut vent, cela réveillait en moi une répugnance aussi instinctive et automatique qu’agaçante. Comme s’il m’était impossible fut-ce pour un moment de m’affranchir de l’étouffante étreinte de Babylone. Bien des mauvaises habitude il me restait à perdre…

Vers huit heure du matin, un coup de téléphone m’apprit que l’océan était trop agité pour accoster sur White Island. Qu’à cela ne tienne, je me reportai sur un projet moins coûteux – l’escapade sur l’île au volcan étant facturée une double centaine de dollars, tout de même – mais tout aussi plaisant, une petite virée pédestre d’une grosse quinzaine de kilomètres sur les hauteurs surplombant la ville. Puis vint la seconde nuit à la belle étoile que je passai dans un endroit plus bucolique loin de toute lumière urbaine, et où je fus fort aise de voir disparaître mes scrupules. Car si la cité, ce petit théâtre quotidien où chaque acteur est prié de tenir son rôle, se complaît dans un rappel permanent des règles invisibles autant qu’implicites cimentant notre société, au delà de ses faubourgs, la norme n’a plus aucun pouvoir. Sous l’oppressante noirceur du manteau nocturne des grandes étendues sauvages, c’est une peur plus primaire qui prend le relais – celle-là même qui dissuadait nos lointain ancêtres de trop s’éloigner du halo rassurant du feu – amplifiée par une imagination qui ne demande rien tant qu’à peupler les ténèbres de vouivres et de tarasques, monstres tous plus improbables les uns que les autres (2). Le moindre craquement vous fait sursauter et la fine forteresse de plastique, de verre et de métal derrière laquelle vous vous êtes retranchés paraît bien dérisoire au regard de l’immensité noirâtre qui la cerne. La peur de la nuit dans son expression la plus pure, mais au moins n’êtes-vous plus ce grain de sable indésirable faisant crisser une mécanique bien huilée. Ici, toute chose se trouve à sa place dès lors qu’elle se l’est arrogée par elle-même. C’est aussi simple que ça.

(1) Même si après visite de la page Wikipédia de l’animal, cette réputation de mémoire défaillante ne serait qu’une idée reçue. Bref, vous m’avez compris…

(2) J’ai souvenance d’un soir notamment où, prenant un dernier bol d’air avant d’aller me pieuter, je préparais mon increvable thé nocturne avant d’embrasser Morphée. Alors que je vagabondais alentours en attendant que l’eau daigna bouillir, le faisceau de ma frontale balaya un spectacle des plus morbides. Là, à quelques mètres de la voiture, gisait dans l’herbe une moitié de lapin – à savoir la tête et les pattes antérieures, le tronc ayant été arraché juste en dessous par je ne sais qui ou quoi – entouré d’une demi-douzaine de pattes encore ensanglantées et à demi rongées. Aujourd’hui encore il m’est impossible de trouver une explication plausible au phénomène. Tout sauf naturelle, cette vision macabre ressemblait bien moins aux accidents de la route qui faisaient mon quotidien – incroyable le nombre de carpettes de fourrure baignant dans la tripaille que l’on peut croiser en une journée sur la route – qu’à une absurde scène de crime qu’un détective à longues oreilles n’aurait pas manquer de trouver fascinante. Quoi qu’il en soit, je dois avouer que l’aspect trop frais de la moitié de cadavre restante ne contribua pas à me ragaillardir.