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juin 3 14

Deux jours, une nuit

by Le hobbit

djun_a« Tu t’es réconcilié avec Marion Cotillard ? »

… fut la première question qu’on me servit lorsqu’au sortir du film je confiai, les larmes aux yeux, tout le bien que je pensais du dernier bijou belge des frères Dardenne (1). Ce qui m’oblige un peu à rétablir la vérité sur le cas Cotillard. S’il est vrai que j’entretenais, et entretiens toujours, à l’encontre de l’étoile montante française une indéniable réserve, celle-ci tient bien moins de l’allergie chronique que d’une certaine incompréhension vis-à-vis du hype dont la dite étoile semble faire l’objet. Je ne conteste pas son talent, pour arriver à ce niveau, il en faut forcément, mais je suis de ceux qui sont passés complètement à côté de la Môme ou des Petits Mouchoirs – encore qu’en ce qui concerne ce dernier, il serait tout à fait mesquin de coller sur son dos toute la responsabilité d’une médiocrité globale – et je ne parle même pas de ses premières prestations, à mon sens assez quelconques, au pays de l’Oncle Sam. Alors voilà, Cotillard, ça va, mais de là à incarner internationalement la crème du cinéma français, il ne faut tout de même rien exagérer.

Maintenant que les choses sont dites, entrons dans le vif du sujet. Si pour la deuxième fois consécutive – et contrairement à ce qu’ils nous avaient habitué jusqu’à présent – le duo belge a fait appel à une actrice renommée pour tenir l’affiche de leur film, l’orientation de leur discours ne change pas d’un iota. djun_5On nage toujours dans la fresque sociale intimiste et ultra-réaliste, au plus proche du quotidien de gens comme vous et moi. Sandra, à peine remise d’une dépression nerveuse, ne retourne au travail que pour apprendre que son poste est sur la sellette. Suite à des difficultés financières, l’entreprise où elle bosse met tous ses employés face à un choix bien pervers : soit ils devront tous renoncer à leur prime de l’année, soit Sandra sera licenciée. Le premier vote penche clairement vers la seconde solution mais Sandra, aidée de deux de ses collègues, obtient la tenue d’un second scrutin. Elle dispose alors d’un week-end pour persuader le reste du groupe de faire une croix sur leur bonus afin qu’elle puisse conserver son emploi.

djun_1Toute la simplicité d’une intrigue qui, malgré la répétition systématique du même et unique motif, parvient à installer un suspense d’une redoutable efficacité. Ce n’est pas tant le décompte de réussites et d’échecs résultant de la succession de face à face qui produit cet effet mais bien plutôt la façon dont ils sont préparés. Dès le départ, la caméra se colle au plus près de la protagoniste et ne la lâche plus. Cette proximité ainsi que l’interprétation à la fois subtile, naturelle et nuancée – à des années lumière de ce qu’elle nous avait servi pour la Môme, pour ne citer que lui – de la miss Cotillard renforcent considérablement le lien empathique entre le spectateur et son personnage. A ses côtés, on vit l’appréhension de la prise de contact avec l’autre, le doute, la honte de quémander le sacrifice d’autrui, tous cela magnifié par les quelques reliquats dépressifs qui continuent à lui trotter dans la tête. Car Sandra n’est ni forte, ni déterminée, à tel point que la véritable question dramatique n’est pas de savoir si elle parviendra ou non à convaincre assez de gens pour sauver son poste, mais si elle réussira jusqu’au bout à se persuader que sdjun_2a démarche est légitime. Un procédé ingénieux qui permet de garder le spectateur en haleine du début à la fin, encore une preuve de la supériorité de l’obstacle interne – le manque de confiance en soi et de détermination de l’héroïne – face à l’obstacle externe – le licenciement – lorsqu’il s’agit de créer du conflit. Influençable et totalement à fleur de peau, Sandra passe de l’espoir au désespoir en un tour de main, selon qu’on lui témoigne mépris ou soutien. Chaque réaction négative – et il y en a quelques unes – la voit se refermer comme une huître et seule l’abnégation et l’optimisme obstinés de son compagnon se placent entre elle et le renoncement ; un soutien indéfectible, malgré le défaitisme et parfois l’agressivité gratuite obtenus en retour, qui résonne comme le plus solide des gages d’amour.

L’idée des frères Dardenne n’est pas de mettre au pilori l’égoïsme de ceux qui refuseraient de se serrer la ceinture pour permettre à un collègue d’éviter le licenciement. Le problème est bien moins manichéen que cela et le film le montre d’ailleurs magistralement. A travers la honte, la lâcheté ou la violence exprimées lorsque Sandra vient leur mettre le nez dans leur merde, c’est le système qui en prend pour son grade, un système qui glorifie le sacro-saint chacun pour soi, qui tend à pervertir la notion de travail au point de la délester de toute espèce de solidarité, au djun_4point même de dresser une barrière infranchissable entre vie professionnelle et vie privée, comme si l’on devenait une toute autre personne en passant du pas de notre porte au seuil de notre lieu de travail. Toutefois, si Deux jours, une nuit est une satire sociale incontestablement réussi, c’est par sa dimension humaine qu’il marque durablement, celle qui fait surgir ça et là, au milieu de l’océan de nombrilisme, quelques rares et délicats îlots de générosité et d’humanisme, comme de brefs élans venus de l’intérieur prouvant que notre espèce n’est pas encore totalement irrécupérable, celle enfin qui consacre l’action et la prise de décision, en opposition à la résignation et à l’attente, comme le chemin le plus direct vers notre propre accomplissement.

(1) Quoi, ça ne vous arrive jamais que des types que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam, ni de Roger ni de Josiane d’ailleurs, vous interroge sur votre ressenti au sortir des salles obscures, comme si votre avis était forgé dans l’or massif ? Non ? Vraiment jamais ? Allons, pas de panique, moi non plus. Tout cela n’est qu’un effet de manche pour vous faire accroire que je vis ma vanité sans complexe alors qu’en fait, que suis-je sinon un mégalomane qui peine à s’assumer ? Il faudrait peut-être que j’en parle à mon psy…

mai 18 14

Dans la cour

by Le hobbit

dlc_aIl faut se méfier des monstres sacrés, ces types, qu’ils soient acteurs, réalisateurs, écrivains, charcutiers ou tyrans, dont le talent est soi-disant si incontestable que la critique la plus bénigne à leur encontre vous vaut automatiquement de la part des cohortes de leurs admirateurs l’exclamation exaspérée de circonstance, suivi de ce soupir méprisant qui a brisé tant de couples (1). De même que toute certitude, la valeur sûre est un fantasme, tentant car il rassure et dangereux car il bride esprit critique, réflexion et remise en question. C’est un raccourci facile et balisé à souhait, mais qui ne vous conduira jamais que là où ceux qui l’on tracé désirent vous amener. Mouais, c’est bien joli mais pourquoi diable est-ce que je déblatère tout ça, moi ? Ah oui … Catherine Deneuve ! L’égérie de Demy, Truffaut et Téchiné, aussi pimpante en jumelle à Rochefort qu’en vendeuse de parapluie à Cherbourg. N’empêche qu’on ne m’ôtera pas de l’idée que ses derniers rôles lorgnent pour la plupart vers une sorte de minéralité inexpressive – comme s’il convenait de figer le souvenir de la beauté d’antan dans un masque de pierre impassible – envers laquelle le panthéon de la critique française manifeste à mon sens un trop plein d’indulgence.

Cedlc_1 n’était pourtant pas bien compliqué, il suffisait à l’actrice de se pointer dans la cour – tiens, encore une, à croire que c’est une marotte – de Pierre Salvadori pour enfin s’épanouir à nouveau, et faire voler en éclats cette putain de couche de plâtre qui lui maculait le visage depuis une bonne dizaine d’années. Une cour d’immeuble parisien tout ce qu’il y a de plus banale, avec sa loge de concierge, ses boîtes aux lettres et ses plantes en pot à demi desséchées, dans laquelle débarque ce gros ours poilu de Gustave Kervern, a.k.a Antoine, ancien musicien dépressif qui un beau soir a envoyé valdinguer son costume de scène et sa guitare pour pointer au pôle emploi, traînant son abattement chronique de petit boulot en petit boulot jusqu’à dénicher ce qu’il pense être la planque ultime : un poste de gardien d’immeuble. Sauf qu’un immeuble ce n’est pas que du béton, du métal et du bois, c’est aussi la compagnie de zigotos plus ou moins fréquentables qui tentent bon gré mal gré d’y cohabiter. Des types un peu timbrés, normaux quoi, et tout particulièrement Mathilde, jeune retraitée qu’obsède l’énorme fissure qui traverse le mur de son appartement.

dlc_3La comédie, lorsqu’elle se pique de flirter avec des sujets aussi peu engageants que la dépression, est un travail d’équilibriste qu’il ne convient pas de confier au premier paltoquet venu. Pour que l’humour soit salvateur, il faut un sens aigu du décalage, de la remise en perspective, ainsi qu’une certaine empathie pour la fragilité de la condition humaine. Et ça tombe plutôt bien car ces qualités,on les trouve à foison dans la mise en scène et le ton adopté par Salvadori, lequel dépeint avec une sorte de tendresse amusée la vulnérabilité de ses deux protagonistes. Kervern, avec son look habituel de déterré, n’a aucun mal à convaincre dans son rôle de paumé insomniaque et bougon qui ne peut pourtant jamais rien refuser à personne. Quand à la Deneuve, je l’évoquais tantôt, elle gagne tout à bazarder sa figure impassible et son port de cygne pour redescendre à nos côtés fouler la poussière. Toutefois, la modeste grandeur de cette farce douce-amère ne tient pas uniquement dans ce brillant numéro de duettiste. Elle se profile également dans la galerie bigarrée de personnages secondaires, tous plus drôles, attachants et loufoques les uns que les autres, dans les dialogues ciselés au cordeau desquels jaillit de temps à autre quelque propos dlc_2plus profond qu’il n’y paraît, et dans le mélange harmonieux du léger et du grave. Car pas un seul moment la détresse d’Antoine et de Mathilde ne nous sort de la tête. Elle resurgit brusquement dès qu’ils se retrouvent seuls dans leur monde intérieur, détraqué et claustrophobique, comme si se refermaient sur eux les parois de leur propre pensée. La dépression, c’est un peu comme une sorte de prison invisible, impalpable, incompréhensible. Tout est là, à portée, mais on se sent comme incapable de tendre la main. Le quotidien bourdonnant dont le réalisateur conteste – ou alors glorifie – la banalité s’apparente dès lors à une symphonie burlesque de sons discordants, certes, mais également revitalisants et rassurants, une douce musique à laquelle deviendraient sourds les adeptes du repli sur soi. C’est pourtant dans la reconstruction du lien qui les relie au monde que se trouve la clef. Un postulat plutôt logique car après tout, si c’est la solitude qui te flanque dans un trou, pourquoi s’attendre à ce qu’elle t’en sorte ?

(1) A noter que la remarque vaut également pour les chefs-d’œuvre.

avr 27 14

L’Arche et la Tour

by Le hobbit

Ce n’est un scoop pour personne, depuis que le cinéma s’est hissé aux côtés du théâtre en tant qu’art dramatique majeur, la littérature a toujours été pour lui une source d’inspiration substantielle. Partant de là, le livre le plus diffusé au monde (la Bible hein, pas Harry Potter) ne pouvait manquer de compter pléthore d’adaptations plus ou moins glorieuses de chacun de ses épisodes, tandis que parallèlement son statut de recueil mythologique lui valait nécessairement de constituer – au même titre que les mythologies grecque et nordique, entre autres – une source intarissable de métaphores pour les réalisateurs friands de symbolisme. Tenez, ça tombe très bien que vous abordiez le sujet, je souhaitais justement vous toucher deux mots à propos de mes dernières conquêtes cinématographiques, lesquelles sont, je vous le donne en mille … Noé et la Cour de Babel ! C’est tout de même formidable le hasard !

Noé donc, qui permet au personnage biblique éponyme de rejoindre ses petits camarades – Jésus, Samson, David, Marie et j’en passe – aux côtés des sommités religieuses digérées par l’industrie du cinéma. Sans être particulièrement brillant, le dernier film de Darren Aronofsky n’a rien d’une catastrophe (hu hu) ; de fait, le parti pris du réalisateur de ne s’inspirer que librement du mythe original pour développer des thèmes qui lui sont propres, tels que la question de la légitimité hégémonique de l’humanité – et son corollaire, le mépris vis-à-vis du reste de la « création » – ou bien l’aveuglement inhérent au fanatisme, est tout à fait louable. Le vernis héroïc-fantasy, aussi hors sujet soit-il (1) ne se prend pas pour autre chose que du vernis, à savoir une couche superficielle et essentiellement esthétique. Il est vrai qu’avec ses faux airs de série Z outrageusement cheap, l’introduction inquiète un brin mais la plastique du film se révèle finalement plutôt agréable à l’œil, confortée par des effets spéciaux relativement sobres et de bon goût, et le vide rêche des paysages islandais qui confère aux images un archaïsme troublant, comme si Noé et sa famille foulaient le sol d’un monde encore à l’état d’esquisse. Pourtant, si l’allure tient la route, il en va tout autrement en ce qui concerne la structure. Indécis, le film oscille sans relâche entre le symbolisme et un réalisme à outrance un peu vain, considérant le sujet, et oppose l’ambivalence de son protagoniste – un Russell Crowe convaincant dans son inébranlable volonté de réfuter le doute -  au manichéisme exacerbé de certains personnages et situations. Au milieu d’une poignée de scènes spectaculaires, le scénario s’enlise un brin, multipliant artifices et facilités (notamment quelques deus et diabolus ex machina qui ne trompent personne) entachant singulièrement un film pourtant pas foncièrement antipathique.

Bien loin de ces antiques chambardements, la Cour de Babel – documentaire scolaire plein de justesse et d’humanité – installe tranquillement sa caméra dans la classe d’accueil du collège de la Grange aux Belles, dans le dixième arrondissement de Paris. Pendant toute une année, Julie Bertuccelli a suivi Brigitte Cervoni et ses élèves venus des quatre coins du monde, attendant patiemment que tout cette faune bigarrée s’habitue à sa présence et à celle de son objectif pour saisir des instants parfois puissants, parfois précieux. Qu’ils soient Irlandais, Serbes, Brésiliens, Tunisiens, Chinois ou Sénégalais, bien peu ont quitté leur pays de gaieté de cœur, même pour échapper à un sort aussi peu enviable que l’excision ou la persécution. Déboussolés, parfois même meurtris, ils se voient chargés d’une responsabilité qui les dépasse, donner un sens au parcours chaotique de leurs parents en s’accordant la possibilité d’avoir le choix.

Le mythe de Babel relate la punition divine encourue par les hommes qui, pêchant par orgueil, décidèrent d’entamer la construction d’une tour pour rejoindre les cieux. Ni une ni deux, Dieu le père, qui n’apprécie que très modérément les visites inopportunes, surtout le jour du Seigneur, mit un terme à l’affaire en brouillant leur langue afin qu’ils ne se comprennent plus, puis en les dispersant sur toute la surface de la Terre. Bien loin d’être une métaphore de cette légende, le documentaire de Julie Bertuccelli en constituerait plutôt l’antithèse, jusque dans son titre où le terme cour, évoquant un vaste espace horizontal et aéré, favorable au rassemblement, s’oppose au concept de tour, vertical et cloisonnant. Dans la classe de Brigitte, des enfants parlant plus d’une dizaines d’idiomes différents s’appliquent à apprendre une même et unique langue pour se bâtir le plus ambitieux des projets : un futur de femme ou d’homme libre. Presque constamment située hors champs, l’enseignante couve ses étudiants d’une bienveillance paisible et dépourvue du moindre préjugé ; sans jamais s’émouvoir de points de vue parfois extrême, elle les enjoint à réfléchir, à s’expliquer, à communiquer. Ce qu’elle tente d’apprendre à ces enfants à la maturité trop précoce, au travers de débats abordant les sujets les plus casses-gueule, de la religion au racisme, au-delà de l’outil pratique et indispensable que représente la langue, c’est une manière saine d’appréhender d’autres cultures, et sinon la compréhension, du moins l’acceptation de la différence.

A l’opposé des documentaires tape à l’œil à la Michael Moore, la Cour de Babel est une de ces perles simples et sans artifice qui en se contentant de montrer, parviennent à toucher du doigt l’essentiel. Avec légèreté, parfois même avec humour et surtout sans l’ombre d’un discours chauviniste, Julie Bertucceli parvient à dessiner la France sous son profil le plus avantageux, celui d’un pays où le combat pour la liberté n’est pas perdu d’avance.

(1) Mais l’est-il vraiment ? Sans vouloir insulter la foi de quiconque, la Bible reste l’une des sources les plus fameuses de mythes ancestraux, ceux-là même qui constituent la matrice du style héroïco-fantastique.

avr 14 14

Wrong Cops

by Le hobbit

Quentin Dupieux est un type formidable. En quelques années et quatre films déroutants, le drôle d’Oizo s’est forgé une solide réputation de maître de l’absurde. Wrong, un mot que l’on retrouve dans le titre de ses deux derniers films, est sans doute celui qui définit le mieux son style. Que ce soit un pneu meurtrier (Rubber), un bâtiment dont les occupants travaillent constamment sous la pluie (Wrong) ou une société obsédée par la chirurgie esthétique (Steak),  il y a toujours chez Dupieux quelque chose qui ne colle pas, mais que tout le monde semble accepter comme si cela allait de soi.

Vous l’aurez deviné, c’est cette fois à la figure emblématique du flic que s’intéresse le réalisateur. Dans Wrong Cops, les gardiens de la paix sont dénaturés au point de perpétrer sans vergogne tout ce qu’ils sont censés combattre. Vol, enlèvement, violence, harcèlement sexuel, racket, meurtre, intimidation, trafic de drogue, car-jacking ; c’est bien simple, pas une seule fois ils ne s’emploieront à faire ce pour quoi on leur a donné un uniforme. L’idéal de celui (ou celle) qui se met au service du groupe s’incline face à l’égocentrisme, la vénalité, la satisfaction des pulsions et le besoin de reconnaissance, dans un festival humoristique et paroxystique qui s’apparente moins à la critique sociale qu’à un délire abstrait sur la notion « d’outil » de maintient de l’ordre. D’un point de vue psychanalytique, le motif du policier – symbole sociétal du surmoi – laissant les pulsions du ça prendre le dessus fascine car il nous renvoie à l’ambivalence profonde qui caractérise nos propres psychés. A sa façon outrancière et chaotique, Dupieux s’amuse à pousser le concept à l’extrême ; les portraits de flic qu’il croque sont sans doute parmi les plus barrés du répertoire, à commencer par ce salopard bedonnant au cheveu gras qui refourgue de la dope à des gosses dans des cadavres de rats, ou bien ce barbu dégueulasse qui collectionne les photos de seins, volées le flingue sur la tempe. Les acteurs prennent d’ailleurs un plaisir visible à incarner ces pourris stupides et misérables, les premiers utilisant brillamment les travers des seconds pour donner corps à un sens du burlesque qui, chez Dupieux, n’a jamais été aussi efficace.

Assemblage de sketchs atteint du fameux syndrome de Pulp Fiction, le film s’inscrit totalement dans le crédo de son réalisateur : faire du contemporain sans spécialement rechercher du sens dans ce qu’il entreprend. Dépourvue de protagoniste, l’action se dilue en une poignée de sous-intrigues qui se croisent et s’entrecroisent sans afficher de lien – en tout cas scénaristique – les unes avec les autres et pourtant, la sauce prend bel et bien ! Car s’il y a effectivement déstructuration, cette dernière est faite avec assez d’intelligence pour brosser le spectateur dans le sens du poil en faisant passer certains personnages d’une intrigue à une autre et en entretenant un fil rouge artificiel, certes, mais qui confère très paradoxalement une forme de cohérence et d’épaisseur à ce joyeux merdier. Dans cet univers à la fois décalé et constamment excessif, le non-sens ne se borne pas seulement à un parti pris humoristique mais contribue à échafauder une atmosphère insolite et troublante, presque onirique, qui résonnera comme une douce musique cinématographique aux oreilles de celui qui ne craint pas de s’aventurer dans les folles contrées de l’absurde.

mar 20 14

301

by Le hobbit

En toute franchise, je pense avoir des goûts très hétéroclites en termes de cinéma. Du nanard des ténèbres au chef d’œuvre intergalactique en passant par le blockbuster pas subtil, tout peut trouver grâce à mes yeux à condition de se pointer au bon moment et dans les conditions adéquates. Ce n’est pas moi qui vous l’apprendrai, s’élever l’esprit, c’est bien, mais ça demande un minimum d’attention de la part de neurones qui n’y mettent pas toujours du leur, à croire que le cerveau est bourré ras la boite crânienne de jeans-foutre mollassons qui passent leurs journées à jouer au baby-foot en fumant des pilons… De fait, suite à une trop longue exposition à des scénarios de qualité (1), les dits jeans-foutre soupiraient après un congé bien mérité. Il était temps de refaire un tour au joyeux pays de la mort cérébrale, et c’est ainsi le plus naturellement du monde que je me tournai vers 301 (2), suite aussi veine que tardive d’un film qui, en son temps, ne m’avait pas marqué par sa subtilité.

Dès le début, alors que je baguenaudais sans me douter de rien à travers le labyrinthe de couloirs nus et silencieux du cinéma, de fétides effluves commencèrent à me titiller les narines. En chemin, je croisai la route erratique d’une poignée de bougres au visage décomposé clopinant gauchement en direction de la sortie. Toutefois ce n’est qu’une fois arrivé devant la porte de la salle, face à un tableau à peu près aussi navrant que celui du radeau de la méduse – mais sans radeau, et sans océan – que je compris d’où ils sortaient. Entre temps l’effluve s’était faite puanteur. Ne me laissant pas impressionné pour autant, j’enjambai le corps sans vie d’un type ressemblant à s’y méprendre au Joueur du Grenier et pénétrai dans l’antre de la bête. A l’intérieur, de profondes griffures marquaient de toutes parts les parois de moquette capitonnées et certains sièges avaient été saccagés. Entre les rangées gisaient ça et là des cadavres exsangues, les poignets cisaillés et la figure figée dans un masque de répulsion. A ce moment, j’avoue bien piteusement que je n’en menais pas large. Pour tout dire, je commençais sérieusement à me sentir tel un Persée d’opérette qui, au beau milieu de l’antre de Méduse, s’apercevrait qu’il a oublié son bouclier miroir. C’est alors que je parvins enfin à mettre un nom sur l’ignoble fragrance. Aucun doute possible, ça sentait bel et bien l’arnaque.

300 racontait, au ralenti et en sépia, la lutte héroïque et vouée à l’échec de l’amicale des mannequins des trois suisses – rubrique sous-vêtements – face à une armée de chats persans trois cent fois plus nombreuse. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, 301 n’en constitue ni la suite, ni le prequel, parce que non madame, ça serait trop banal. Bien plus inspirés que le commun de leurs confrère, les scénaristes ont eu la riche idée de nous pondre une intrigue se déroulant à la fois avant, pendant et après celle de son prédécesseur (3), et quand je dis intrigue, c’est vraiment, mais alors vraiment pour être sympa car s’il y a bien une chose que le film ne fait pas, c’est intriguer qui ou quoi que ce soit. En plus de se demander ce qu’il fout là, l’infortuné spectateur – qui l’a tout de même bien cherché – sera bien plus occupé à se fabriquer un canif avec une vieille boite de pop-corn pour se tailler les veines au plus vite. Plus sérieusement, huit ans après un film qui, s’il ne brillait pas par son bon goût, avait au moins le mérite de proposer une esthétique originale, aussi bien dans la photographie que dans la mise en scène, 301 ne change pas la recette d’une virgule. Le problème, c’est que les ralentis poseur et la violence gratuite, on a eu le temps de s’y habituer depuis, voire de s’en lasser, assez en tout cas pour que ce spin-off du pauvre ait pour les yeux autant d’impact qu’un pétard mouillé pour les oreilles.

Faire aussi pire, c’est déjà pas si mal, mais si vous pensez que Noah Murro s’est arrêté là, vous vous fourrez le doigt dans l’œil. Tel un véritable pionnier des temps modernes, l’homme a pris son courage à deux mains et, serrant bien entre ses petits doigts potelés le vieux glaive rouillé et le bouclier en peau de vachon de son grand-père chasseur de dindons, il s’enfonça sans sourciller dans les abîmes de la médiocrité. Peut-être considériez-vous que 300 était un tissu d’incohérences ? C’est bien simple, s’il existait un métal incarnant toute la substantifique moelle de l’invraisemblance, 301 serrait forgé dedans. Du début à la fin, le film s’entête à conforter son statut d’injure à l’intelligence humaine (4). Je ne suis pas expert en matière de stratégie militaire mais selon moi, un général assez brillant pour mener une armée de plusieurs dizaines de milliers d’hommes devrait avoir à cœur de rester bien à l’abri derrière le bouclier de ses troupes pour éviter d’être pris pour cible ou, à tout le moins, s’il voulait donner du cœur  à l’ouvrage à ses soldats, il se jetterait dans la bataille avec eux en pensant au préalable à mettre son armure. Et bien non, dans le joyeux pays de la mort cérébrale, le général, il se plante comme une fleur et en chemisette sur le pont d’un bateau situé pile à portée de flèche de la rive, avec quelques éclaireurs maladifs devant et les 99.9% restant de son armée derrière. Oh et puis bon, au diable l’avarice, pourquoi ne pas aller jusqu’à tourner le dos à l’ennemi, juste pour rigoler. Avec autant de précautions, ce serait vraiment jouer de malchance que de se prendre une flèche dans le buffet…

Le film a commencé depuis à peine trois minutes et ceci n’est que le début d’une liste plus longue et nocive pour le parquet que les dents de Jean-François Copé. Et notez que je ne mets même pas dedans les entorses à l’Histoire ou aux lois de la physique, sur lesquelles il serait bien mesquin de s’arrêter dans un film pareil. Non, l’équipe de charlots responsable de ce petit bijou cinématomerdique n’a besoin de personne pour se tirer une balle dans le pied toute seule comme une grande avec son propre scénario, allant même jusqu’à contredire ce dernier par l’image, d’une scène à l’autre. Si encore les fiers guerriers grecs étaient présentés comme des héros mythiques à la force surhumaine, peut-être pourrait on croire qu’ils fussent capable de faire fuir une centaine de galions avec vingt coques de noix, mais non, le protagoniste (5) nous le répète tant et plus, ce ne sont que des paysans. Oui, tout à fait, des paysans, avec leur carrure de statue grecque, leur torse glabre et huileux et leur efficacité au combat. Et je ne mentionnerai même pas l’abracadabrant deus ex machina final, qui accompli tout de même l’exploit de rendre vain tout ce qui a précédé.

Incohérent jusqu’au trognon, dépassé, pas impressionnant pour un sou, du moins au-delà de sa photographie, et incapable de nous faire ressentir là moindre empathie envers ses personnages (méchants comme gentils) ni le moindre intérêt pour son intrigue, 301 est un film creux dont les scènes ne sont pas pensées pour faire partie d’un tout homogène et qui pourrait presque prétendre au titre de nanard, sauf qu’il n’est même pas assez moche pour qu’on en rigole – il n’y a d’ailleurs pas le moindre pet d’humour, le film se prends au sérieux du début à la fin. Pour finir sur une image évocatrice, 301 est un peu à l’image d’un étron. Long, chiant (voire chié) et à son contact, bien aguerri sera celui qui pourra s’empêcher de froncer les narines.

(1) Courrez voir Only Lovers Left Alive tant qu’il est encore temps, ne faites pas l’impasse sur The Grand Budapest Hotel ou savourez Diplomatie, mais évitez comme la peste le résidu de chasse d’eau évoqué dans cet article. Sincèrement, il n’y a aucune raison de vous infliger ça…

(2) Dont le véritable titre est 300 : La Naissance d’un Empire, mais comme ça n’a strictement rien à voir avec ce qui se passe dans le film, ils peuvent bien aller se faire voir chez les grecs.

(3) Mais pas dans une autre dimension, c’est toujours ça de pris.

(4) A tel point que mon confrère l’Odieux Connard devrait à mon avis s’épargner la critique de ce sinistre navet. Connaissant son pointillisme à outrance, il risquerait de nous faire une syncope.

(5) A la noix lui aussi, avec une caractérisation digne d’un hanneton, et ce serait une insulte pour le coléoptère. Sérieusement, le type n’a aucun être cher à défendre, pas la moindre étincelle de désir personnel et encore moins de défaut tragique. Il se contente de défendre bêtement et sans la comprendre une notion (la liberté) qui n’est pas esquissée l’ombre d’une seconde dans le long-métrage.

mar 6 14

Only Lovers Left Alive

by Le hobbit

Dans un manoir décrépit de la banlieue de Boston, sur un vieux canapé fatigué émergeant tant bien que mal d’un foutoir d’instruments, de vinyles et de matériel hi-fi, repose lascivement un homme au torse nu, brun, le teint cireux et la chevelure en bataille. A des milliers de kilomètres, dans un appartement niché au cœur du labyrinthe des rues de Tanger, une femme vêtue de bleu, la peau blanche comme l’ivoire, est allongée sur son lit au milieu de ses livres. Adam et Eve arpentent le monde depuis des siècles, fuient la lumière du soleil et se nourrissent de sang. Partant de là, je ne vous ferai pas l’affront de préciser à quelle espèce de prédateur nocturne ils appartiennent. Pour autant, les suceurs de sang de Jim Jarmusch n’ont pas grand chose à voir avec leurs cousins du cinéma et de la littérature. A des lieues du Dracula maléfique – au sens chrétien du terme – de Bram Stoker, des adolescents niaiseux de Twighlight ou des intrigants de la Mascarade, le couple antédiluvien d’Only Lovers Left Alive se rapproche beaucoup plus des héros sombres et tourmentés des romans d’Anne Rice, avec en commun cette même vulnérabilité face aux transformations sociétales induits par le « progrès ». Profondément dégoûté par le chemin que suit l’humanité, par son aveuglement et l’auto-mutilation de son potentiel, le romantique Adam – celui qui se soucie – se repose sur sa compagne – celle qui ressent – pour garder les pieds sur terre, et ramener son regard à l’endroit et l’instant précis où ils sont plantés.

Suite à Broken Flowers, d’aucuns prétendirent que Jim Jarmusch avait bazardé sa casquette de réalisateur indé pour se tourner vers le mainstream. Allez savoir pourquoi le bonhomme s’en offusqua et, tout dressé sur ses ergots, répliqua avec The Limits of Control, sorte de trip abscons et hallucinatoire qui laissa plus d’un spectateur sur le carreau. Quatre ans plus tard, la blessure à la fierté guérie, JJ – non pas celui Star Trek – nous revient avec un long-métrage tout aussi nocturne mais plus accessible, ce qui n’empêche pas cet Only Lovers Left Alive d’être un objet cinématographique tout à fait singulier. Singulièrement beau, pour commencer. On peut dire ce qu’on veut du père Jarmusch, il y a dans sa manière de filmer la nuit, ces quelques heures où le temps semble retenir son souffle, une langueur envoûtante, que l’on percevait déjà dans Ghost Dog et qui donne ici sa pleine mesure. Dans Detroit, siège désormais déclinant de l’industrie automobile, celle-là même qui contribua à bâtir la puissance économique américaine, les routes vides et les bâtiments en ruine esquissent le visage exsangue d’une ville mort-vivante, dont les entrailles délétères peuvent engloutir n’importe qui jusqu’à l’oubli. A Tanger, d’inquiétantes silhouettes hantent ruelles et allées, prétendant avec insistance pouvoir fournir au passant tout ce dont il pourrait avoir besoin. Les lumières sont blafardes, l’obscurité omniprésente et pourtant, la nuit ne revêt pas la chape d’oppression qu’on lui prête habituellement ; au contraire elle apparaît comme un sanctuaire, un lieu en marge du temps, quoique faussement à l’abri des effets de sa course.

Une ambiance visuelle ensorcelante soutenue – pour ne rien changer – par une bande originale absolument irréprochable, sorte de trip néo-rock minimaliste envahi de sonorités qui orientales, qui médiévales, pour un mariage extrêmement sensuel entre passé et modernité. Mélangées aux plaintes saturées de la guitare électrique et au grondement sourd de la basse, les trilles mélancoliques du luth et du oud confèrent au tout l’empreinte d’une nostalgie profonde envers un monde qui, pour se renouveler en permanence, n’en cesse pas moins jamais de disparaître.

De ce mélange de sonorités euphorisantes et d’images feutrées résulte une atmosphère pleine de grâce et de sérénité qui trouve un écho dans l’extrême sobriété dramatique du film. Car soyons honnête, sur les deux heures et quelques que dure le long-métrage, il ne se passe pas grand chose. Longuement préparé durant un premier acte qui prend ses aises – près d’une heure et demi tout de même - l’incident déclencheur arrive bien tard, pour une action qui s’achève à peine commencée avec un climax aussi nonchalant et peu conflictuel que le reste, comme si tout ceci n’était qu’un prétexte pour installer une ambiance, développer un discours. Et le pire, c’est que ça fonctionne. L’ossature dramatique du film a beau être infinitésimale, elle n’en est pas moins là et parvient à retenir suffisamment l’attention du spectateur pour lui permettre d’apprécier à leur juste valeur le charme et la volupté de sa mise en scène.

Tilda Swinton, aussi énigmatique que de coutume et Tom Hiddleston, bien plus à son avantage ici que sous les cornes d’un dieu nordique honteusement dénaturé (1), évoluent dans cette nuit perpétuelle avec une élégance sépulcrale. A la fois purs et doctes, attachés l’un à l’autre par la malédiction qui les éloigne d’un monde qu’ils ne comprennent plus, et qui ne peut plus les comprendre, ils apparaissent tels les deux hémisphères d’une même tête pensante. C’est ce qui fait toute la force de cette romance antédiluvienne. L’un gamberge, l’autre ressent et s’inspire, mais il est clair que l’un ne pourrait exister sans l’autre, et que l’autre ne pourrait exister sans l’un.

Au travers de ces deux immortels impavides et philosophes, Jarmusch véhicule sa propre vision, pessimiste et résignée, d’une humanité frappée d’un défaut tragique fatal : le manque de recul, et consacre le génie artistique et le sentiment amoureux comme étant les seuls concepts humains dignes de passer à la postérité. Et s’il y a sans conteste de sa part une certaine forme de suffisance (2) à se poser ainsi en donneur de leçons, cette dernière est en partie désamorcée par un humour flegmatique et désabusé permettant à cet OCNI esthétiquement parfait, et ce malgré l’absence d’intrigue, de ne pas renier sa part d’humanité.

(1) cf. Thor et Avengers

(2) D’aucuns parleront plutôt de dandysme, exacerbé par une poignée de références clinquantes et m’as-tu-vu amenées à la truelle, et dont on se serait bien passé tant elles contrastent avec le raffinement du reste du film.

fév 24 14

Dallas Buyers Club

by Le hobbit

Il fut un temps pas si lointain où le sida était encore considéré comme le grand méchant loup des virus. Dans les années 80, avant la mise en place de traitements efficaces – sinon de vaccins – avant les quelques cas de quasi rémission et bien sûr avant que ce petit gourgandin de cancer ne lui vole la vedette (1), celui que l’on appelait alors et à tord le « cancer gay » ne faisait pas de cadeau. Et ce n’est pas Ron Woodroof (2) qui va dire le contraire, alors qu’un médecin un poil embarrassé lui révèle qu’il est séropositif … et qu’il n’a plus que trente jours à vivre. Difficile d’avaler ça d’un trait d’un seul, surtout quand on se trouve dans les vieilles santiags fatiguées d’un cowboy texan farouchement hétérosexuel – pour ne pas dire homophobe – proclamant haut et fort sa virilité en s’adonnant quotidiennement à trois passe-temps complémentaires : putes, alcool et rodéo. Pas tendre envers un système médical soumis à l’industrie pharmaceutique, qui avait à l’époque scandaleusement instrumentalisé les malades dans le seul but de se remplir les poches – ouais ouais je sais, rien de neuf sous le soleil – ce Dallas Buyers Club n’y va certes pas avec le dos de la cuillère, quitte à en faire parfois un peu trop. On regrettera ainsi les quelques accès mélodramatiques chroniques du film, ainsi que sa propension à remanier inconsidérément la caractérisation de son protagoniste pour les besoins de l’émotion – toujours dangereux de jouer à Frankenstein avec la psyché humaine – autant qu’on appréciera ses saillies humoristiques, aussi bienvenues que bien dosées, considérant le sujet. Difficile également de ne pas saluer la performance livrée par deux acteurs positivement brillants, Jared Leto tout d’abord, méconnaissable sous l’accoutrement et le fard d’un homosexuel transgenre, et bien sûr Matthew McConaughey, formidable force de la Nature à la fois survoltée, roublarde et obstinée. Le film touche d’ailleurs beaucoup moins par son caractère dénonciateur que par le portrait qu’il fait de ce type qui ne lâche rien et continue de se cramponner à cette vache de vie alors même que celle-ci rue dans les brancards, avec la ferme intention de résister le plus longtemps possible avant de mordre la poussière.

(1) Le cancer a beau ne rien avoir à voir avec (sympa l’enchaînement) un virus, ça ne l’empêche pas de voler des vedettes. Quel toupet !

(2) Que nous pourrions appeler Nif-Nif, pour filer la métaphore du loup.

fév 3 14

Minuscule

by Le hobbit

L’action s’ouvre sur un paysage estival enchanteur. Ciel dégagé, soleil éclatant, tapis forestier vert émeraude sautant d’un vallon à l’autre, à perte de vue. Sous un arbre planté au milieu d’un pré, un homme et une femme au ventre gonflé ont étendu une nappe à carreaux rouges et blancs. L’homme est au beau milieu de sa sieste dominicale lorsque la femme le réveille. Ses mains sont crispées sur son ventre. Sur son visage, un mélange de joie et de douleur contenue. Quelques secondes plus tard ils sont déjà partis, mais la caméra ne les a pas suivi. Elle s’obstine curieusement à filmer les restes du pique-nique, laissés en plan dans la panique, et notamment une boite à sucre qui ne va pas tarder à attirer toutes les convoitises.

Forts du succès de leur série Minuscule, petit joyau de poésie burlesque, Hélène Giraud et Thomas Szabo suivent l’itinéraire balisé de tout concept un peu in en nous pondant un film. Entreprise pas si évidente que de transformer une mini-série muette pensée pour un format proche du très court en long-métrage censé retenir l’attention d’un spectateur pendant presque très exactement quatre-vingt dix minutes. Pourtant, malgré quelques longueurs et le chouïa de redite indissociable de ce genre d’adaptation (1), force est de constater que les deux larrons s’en tirent plutôt bien. Et même très bien, à vrai dire, car parvenir à rendre captivant tout du long un scénario sans dialogue n’est pas un mince exploit. La recette, la même que la série, a déjà fait ses preuves : des insectes numériques à la dégaine impayable subtilement incrustés à des prises de vue réelles, le tout au service d’un humour clownesque oscillant entre le mignon et le gentiment sadique, et magnifié par la présence de bruitages tous plus hilarants les uns que les autres. Oui, quand j’évoquais tantôt l’absence de dialogue il fallait comprendre de « dialogues compréhensibles par le spectateur », car à quelques millimètres seulement au dessus du sol ça communique, ça s’entraide et ça s’engueule en permanence, à coups de trompette, de sifflet et autres sonorités plus ou moins plausibles. Contrairement à des films tels que Fourmiz ou 1001 PattesMinuscule n’anthropomorphise ses personnages que d’un point de vue social, émotionnel ou situationnel. Durant son périple, la petite coccinelle – notre protagoniste – va faire l’expérience d’une multitude d’émotions typiquement humaines, l’abattement, la nostalgie, l’amitié, la détermination. Elle va rencontrer des mouches querelleuses qui se prennent pour un gang de motards, une araignée qui se terre timidement dans une maison de poupée, des fourmis collectionneuses et d’autres fascistes et revanchardes qui ont un peu trop regardé le Seigneur des Anneaux. Il ressort de tout cela un amusant contraste entre les situations drolatiques, parfois épiques, souvent disproportionnées auxquelles on assiste et l’aura bucolique et paisible des décors, régulièrement rappelée par des plans larges.

Difficile de ne pas s’attacher à cet univers loufoque et à sa galerie de personnages hauts en couleurs, parfois touchants et souvent complètement timbrés. De quoi vous faire porter un regard neuf sur ce qui se trame sous le gazon. Drôle et relaxant, graphiquement superbe et techniquement très réussi, Minuscule est en plus diablement rafraîchissant, une oeuvre qui mine de rien prend des risques et se permet même une réflexion certes rebattue, mais néanmoins discrète et subtile, sur ce que l’on a à gagner à se serrer les coudes (2), même dans la différence.

(1) Qui va tout de même au delà de la simple galerie de clins d’œil, fervents amateurs de la série TV, vous voici avertis !

(2) Même si, dans la vraie vie, coccinelles et fourmis ne font pas vraiment bon ménage.

jan 31 14

Le vent se lève

by Le hobbit

Comme les pièces de monnaies, les bonnes nouvelles ont parfois un envers, une face érodée et ternie qui ne peut qu’augurer du pire. L’annonce d’un nouveau film de Hayao Miyazaki est toujours un évènement en soi, mais apprendre au passage que celui-ci sera son dernier, voilà qui a de quoi nouer plus d’une gorge. Ainsi après onze films fabuleux et près de trente années de travail acharné, le bon génie rendrait les armes ? Vu le service rendu aux rêveurs de tous horizons, le lui reprocher ne serait pas bien délicat. Après tout, il appartient à chacun de décider du meilleur moment pour mettre l’épée au fourreau. D’autant qu’avec  Le vent se lève, le vieux maître nous livre une ultime passe d’arme il est vrai très différente de son répertoire habituel, mais qui constitue sans doute son geste le plus profond et sophistiqué.

Le Japon, au début du vingtième siècle ; comme partout dans le monde et peut-être un peu plus, l’aviation connaît des débuts difficiles. Apparaissant au sortir de la première guerre mondiale comme l’atout militaire de pointe, elle attise la convoitise des collectionneurs de médailles de toute origine tout en emportant bien haut dans l’azur les fantasmes des doux rêveurs. Jiro est de ceux là, lui dont la sévère myopie tue dans l’œuf tout espoir de se retrouver un jour aux commandes d’un de ces fringants oiseaux artificiels. Mais qu’à cela ne tienne, s’il ne peut les piloter, il les inventera !

Miyazaki qui se met au biopic, voilà qui pourrait surprendre, voire même inquiéter quand on sait que le genre est des plus casse-gueule ; avec une action qui se dilue à la fois temporellement et spatialement, l’accident rythmique est en effet bien vite arrivé… Et de fait, le rythme, Le vent se lève en fait un peu ce qu’il veut, mais avec une maîtrise et un savoir-faire qui frisent l’insolence. Si les événements s’enchaînent la plupart du temps à une allure des plus soutenues, avec cet allant caractéristique du cinéma miyazakien – si j’ose dire – le chef d’orchestre ne se prive jamais de prendre son temps là où il l’estime nécessaire. Construits comme de brefs moments d’accalmie entre deux bourrasques, ou de courtes respirations entre deux vocalises, ces instants, de par leur rareté aussi bien que leur contingence, palpitent d’une harmonie et d’une délicatesse extraordinairement pénétrantes. Ne cédant que modérément aux sirènes du spectaculaire, le film adopte d’ailleurs ce point de vue résolument intimiste en toute circonstance, même lorsqu’il s’agit d’aborder les faits historiques les plus célèbres. Son traitement du grand tremblement de terre de Tokyo en 1923 est ainsi tout à fait admirable. Épargnée par la musique, la scène baigne dans un silence contre-nature, comme si le choc et la peur avait cloué des dizaines de milliers de becs. Au milieu de la poussière en suspension, des bâtiments éventrés et de la foule qui se presse au plus loin des incendies, le cadre ne s’éparpille pas et reste tout près de ses protagonistes, captant au sein du marasme l’image fugace d’une émouvante étreinte.

Dans le dernier film du maître, point d’animaux qui parlent, ni d’insectes géants, ni de monstres folkloriques et pourtant, on ne saurait nier que la patte de l’artiste est là et bien là, aussi minutieuse et vibrante de vie que de coutume. Car l’univers de Miyazaki est avant tout marqué par un mouvement perpétuel, foisonnant, omniprésent. Mouvement graphique bien entendu, avec une animation qui confine au pointillisme et des personnages et décors qui ne tiennent pas en place, comme s’ils voulaient sortir du cadre. Mais mouvement scénaristique également, ses récits s’apparentant à une vague  inflexible qui jamais ne s’arrête, victime d’une inertie qui la dépasse et qui nous happe et ne nous lâche qu’au moment où elle se brise là où les vents l’ont poussée. Malgré le réalisme du contexte, l’onirisme ne pointe d’ailleurs pas pour autant aux abonnés absents. Il se fait plus discret mais on le retrouve dans les rêves récurrents de Jiro, qui se glissent sans crier gare et en toute harmonie dans le récit. On le devine dans la grande profusion de bruitages faits à la bouche qui contribuent à doter d’une âme ce qui d’ordinaire n’en a point, moteurs d’avions, bombes, séismes et incendies. On l’entrevoit chez une poignée de personnages atypiques, tels ce petit chef atrabilaire à la tignasse bondissante ou bien ce touriste allemand à l’étrange regard. Dans la continuité d’une bonne partie de ses films, on sent la volonté du réalisateur de dresser un pont entre réel et imaginaire. Mais plus mesuré et affranchi de toute fioriture folklorique et mythologique, ce lien paraît d’autant plus authentique, comme pour renvoyer le spectateur à ses propres mystères, ainsi qu’à ceux dont regorge la vie, la vraie.

Au terme d’une de ses œuvres les plus marquantes – la bande dessinée  Nausicaä de la vallée du vent dont le film éponyme, le tout premier du réalisateur au sein du studio Ghibli, est une version édulcorée – Miyazaki se fendait d’un mémorable « il faut tenter de vivre« , une phrase résumant à elle seule l’anti-manichéisme jusqu’au-boutiste de cette superbe saga©, et que l’on retrouve de façon récurrente dans Le vent se lève. Ce dernier se montre pour sa part beaucoup moins épique mais affiche à l’égard des notions trop tranchées de bien et de mal le même souverain mépris. Au point que le curieux détachement qu’entretient le protagoniste vis-à-vis du dessein guerrier de ses créations puisse paraître au premier abord un chouia incongru, si ce n’est tout à fait répréhensible. Pourtant, bien loin de porter aux nues la guerre et ceux qui la font, le film est un pamphlet vigoureux à l’encontre de ces brutes belliqueuses capables de pervertir les nobles aspirations d’un pionnier dans un but meurtrier (1). Et si le réalisateur les laisse au second plan, ce n’est pas par lâcheté mais parce que son sujet est ailleurs, au delà de toute considération éthique. Au delà du biopic, au delà du message anti-militariste, le réel objectif de Miyazaki est d’introniser l’étincelle passionnelle – fondement aussi bien du processus créatif que du sentiment amoureux – en tant que vecteur le plus direct de l’accomplissement de soi, tout en décorrélant du grand déroulement cosmique la portée de l’acte individuel (2), dont la conséquence serait bien dérisoire en regard de ce qui le motive. On peut voir dans ce postulat une sorte d’écho au célèbre mot de Krishnamurti : I don’t mind what happens, prétendant plus ou moins indirectement qu’aucune circonstance n’est positive ou négative en soi. Ainsi, l’histoire d’amour entre Jiro et Nahoko, qui tend initialement vers le mélodrame, s’en détourne à la longue de la plus subtile des façons pour déboucher sur un final ouvert d’une puissante ambivalence, où le titre du film prend alors tout son sens.

C’est maintenant avéré, Miyazaki n’a aucun besoin de verser dans le fantastique pour pondre des chef-d’œuvre. Une petite merveille de sensibilité, de beauté et d’intelligence, voilà tout le bien que l’on peut dire de son dernier film, qu’il sera paradoxalement difficile de considérer comme sa pièce maîtresse (trop différent de son travail habituel) mais qui constitue sans doute le plus bel adieu qu’il pouvait faire au cinéma. La clé de trente ans de travail, l’œuvre qui boucle la boucle…

(1) A noter que c’est parce que l’avion est le porte étendard d’un rêve antédiluvien, celui de vaincre la pesanteur, que son cas est défendable. Il aurait été tout à fait impossible, ou alors effrontément cynique, de présenter un missile comme une œuvre d’art. Ce qui différencie Jiro des créateurs de la bombe atomique, pour ne citer qu’eux, c’est que dans son esprit, un avion n’est pas une arme mais un rêve. Il ne les construit pas pour satisfaire un objectif terre-à-terre, par exemple mener son pays à la victoire, mais bien plus égoïstement parce que c’est uniquement au travers de cet acte qu’il peut se prouver à lui-même qu’il existe.

(2) Nausicaä allait même plus loin en alléguant que les actes conjugués d’une espèce entière, fut-elle hégémonique, ne pouvaient rien contre l’adaptabilité de son environnement naturel.

©

jan 20 14

Tel père, tel fils

by Le hobbit

Gringalet cours sur pattes au minois tellement charmant que t’en chiales, Keita, 6 ans, est le fils unique d’un jeune couple de nantis habitant dans un luxueux immeuble du centre-ville. Le petit bout d’homme sort tout juste de la petite enfance et pourtant son architecte de père, aussi zélé à son travail qu’absent de son foyer, entend déjà le mettre face à la brutalité du monde moderne en l’inscrivant à des cours du soir pour jeunes garçons et en lui inculquant le goût de la compétition et la nécessité de la vexation face à l’échec. Un jour, l’hôpital où Keita est né appelle ses parents pour les informer que ce dernier n’est pas leur fils biologique. Il a été échangé à la maternité avec un autre nourrisson. Après le choc initial, le dilemme. Faut-il procéder à un échange avec le second couple malchanceux, comme cela arrive dans 100% des cas, leurs soutiennent le directeur de l’hôpital et son avocat ? Les liens du sang seraient-ils un prétexte suffisant pour échanger comme un vulgaire colis un garçon que l’on a élevé pendant six ans, comme si les liens du temps passé ensemble n’avaient aucune valeur ?

Le coup de l’échange des bambins à la naissance n’est pas vraiment le plus original des ressorts scénaristiques. Subterfuge usé jusqu’à la corde permettant de mettre face à face deux classes sociales que tout oppose, et ce pas toujours très subtilement – on se souvient de La vie est un long fleuve tranquille – cette bourde originelle de Tata Providence fascine et continuera sans doute de le faire tant que l’homme respirera sur cette bonne vieille planète. Après tout pourquoi une espèce telle que la nôtre, perpétuellement envieuse de ce qu’il y a dans le pré d’en face, se priverait-elle d’un fantasme aussi facile et gratuit ? Mon pré il pue la merde et il ressemble à rien mais peut-être bien que c’est pas de ma faute, peut-être bien que c’est dans le champs d’en face avec ses moutons plus blancs que blanc – merci la mère Denis – et ses brins d’émeraude délicatement caressés par la brise que j’aurais dû naître. Ahaa ! Tout s’explique !

« Tout s’explique… » C’est avec cette réflexion glaciale et lapidaire que le père de Keita, la tête entre les mains, accueille l’improbable révélation, une petite perle de cruauté détachée qui n’est que l’avant-goût du répertoire d’un film qui ne laissera aucun de ses personnages indemne, et notamment les plus jeunes d’entre eux. De fait, ces derniers sont dès le début sortis de l’équation de décision par une affirmation aussi péremptoire que douteuse : à cet âge, on s’habitue à tout… Un raisonnement abject et hypocrite censé justifier le mensonge et la manipulation sous le prétexte fallacieux que « c’est pour leur bien ». Car c’est bien connu, les enfants, c’est ce qu’il y a de plus résistant, les traumas ne font que glisser sur leur peau comme une plume sur une armure de plates complète. Dans quelques années, juré craché, les petiots ne se souviendront plus de rien, pas même l’ombre d’une ombre de névrose à la surface d’un subconscient sans tâche !

Spécialiste des fresques familiales subtiles et authentiques, le réalisateur Hirokazu Kore-eda s’adonne dans ce long-métrage à un jeu particulièrement dangereux, le flirt avec les stéréotypes. Le protagoniste, entêté, fier, carriériste et avare de son temps, étouffant sans même s’en rendre compte la personnalité de sa femme – pure incarnation de la femme au foyer japonaise – est opposé à l’homme qui a élevé son fils biologique, un prolo sympathique et désordonné, presque docile face à une compagne au caractère beaucoup plus trempé. Et si je mets davantage en avant les hommes, ce n’est pas par mépris de la gent féminine – ce serait mal me connaître – mais parce que le film gravite principalement autour du thème de la paternité, de ce rapport fusionnel et/ou visionnaire qu’un père entretient avec ses enfants. Mais revenons à nos moutons, quoique opposant deux pères aussi différents qu’archétypaux sur le papier, Kore-eda conserve l’extrême délicatesse formelle qui constitue en quelque sorte sa marque de fabrique. Sa façon de prendre son temps dans chacun de ses plans, de jouer avec les hors champs, les arrière et avant-plans, cette facilité avec laquelle ses acteurs s’approprient l’espace comme s’ils étaient réellement chez eux – même lorsque ce chez soi ressemble à la chambre d’un hôtel de luxe – tout cela résonne avec tant de justesse que l’on croit parfois assister à de véritables moments intimes. Et plus l’intrigue avance et plus les personnages gagnent en épaisseur. L’armure d’obstination bornée du protagoniste résiste un bon moment mais la remise en question est bien là, sous la surface. Et le doute fait son petit effet, ébranlant l’espèce de condescendance muette qu’il affiche à l’endroit du second père, et qui se teinte parfois d’un soupçon de perplexité lorsque ce dernier se fend d’une réflexion plus fine qu’à l’accoutumée. De fait, les soi-disant prolos se révèlent beaucoup plus clairvoyants que ne le laissaient présager leur apparente banalité. Comme si le réalisateur n’avait installé tous ces clichés que pour mieux les dynamiter par la suite.

Le final est une petite merveille d’évidence et de simplicité, l’aboutissement rédempteur d’une longue et éprouvante réflexion sur le concept de filiation, sur la valeur du sang par rapport à celle du temps passé ensemble et sur ce qu’un fils doit à son père et inversement. Un bouleversant parcours initiatique où la cruauté prend bien souvent le pas sur la tendresse, mais qui nous rappelle avec intelligence et modestie qu’engendrer est un acte d’abnégation où l’égoïsme ne devrait pas avoir sa place.